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L’Alpuxarra, par: CHARLES DIDIER

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L’Alpuxarra, par: CHARLES DIDIER

مُساهمة من طرف د. جمال بن عمار الأحمر في السبت 24 أبريل 2010, 14:39

L’Alpuxarra


CHARLES
DIDIER.



Revue des Deux Mondes, tome 11, 1845






I


Les géographes espagnols désignent à tort sous le nom général d'Alpuxarras
toute la partie du royaume de Grenade
située entre la Méditerranée et la Sierra-Nevada, et ils
ajoutent que, participant de tous les climats, depuis les ardeurs de l'Afrique
jusqu'au froid des régions polaires, elle réunit, dans l'espace de quelques
lieues, la splendide végétation des tropiques et les maigres lichens du
Groënland. Tout cela n'est point exact, ou ne l'est qu'à peu près.



L'Alpuxarra, et non les Alpuxarras, ne confine pas à la mer, dont le
littoral appartient, de ce côté, aux deux villes d'Almérie et d'Adra; sillonnée
de vastes montagnes dans toute son étendue, cette province n'offre ni la
variété de climats ni les contrastes de végétation dont on la dote dans les
livres. Tout ce qu'on peut en dire sous ce rapport, c'est qu'elle jouit d'une
température salubre, qu'elle a des pâturages excellens, des eaux abondantes et
d'innombrables mines, surtout dans la sierra de Gador, où, si l'on en croit
l'adage du pays, on trouve plus de plomb que de pierres. La population de
l'Alpuxarra se divise en douze tahas ou districts qui contiennent
quarante-huit bourgs ou villages dont le chef-lieu est Uxixar.



L'Alpuxarra est à l'Espagne, tant au physique qu'au moral, ce que les
Cévennes sont à la France; son nom même, Abuxarra, veut dire en arabe terre
querelleuse et batailleuse. Cette épithète s'explique par la belliqueuse
attitude des chrétiens, qui se maintinrent les armes à la main dans l'Alpuxarra
long-temps encore après que l'Espagne entière fut au pouvoir des Mores.
Protégés par les aspérités d'un sol montagneux, ils ne furent même jamais
entièrement soumis, et ne déposèrent l'épée que sous la condition expresse de
conserver le libre exercice de leur culte; peu à peu cependant ils
l'abandonnèrent, et on les vit se convertir insensiblement, mais
volontairement, à la loi de Mahomet. Sept à huit siècles plus tard, l'Alpuxarra
offrit la contre-partie de cette résistance obstinée : la terre où les
derniers chrétiens avaient trouvé un asile
servit de refuge aux derniers musulmans, qui s'y défendirent
vaillamment et long-temps. Ces agitations incessantes lui ont valu, une place
dans l'histoire, et même dans l'art, grace à Calderon, qui a célébré ses héros
dans une de ses comédies les plus chevaleresques et les plus amoureuses, (Aimer
après la mort ou le Siège de
l'Alpuxarra (1).



Me trouvant à Grenade, j'étais curieux de voir par mes yeux cette agreste
contrée, si peu visitée, si peu connue, quoique célèbre à tant de titres. Comme
elle doit en grande partie sa réputation à la dernière insurrection des Mores,
celle du XVe siècle, nous retracerons rapidement les principaux évènemens de ce
sanglant débat. Les souvenirs ajouteront ainsi au charme et aux émotions du
voyage; le drame connu, on parcourt le théâtre avec plus d'intérêt.



Après la
conquête de Grenade par les rois catholiques
, los reyes catolicos (c'est le
nom que les Espagnols donnent à Ferdinand et à sa femme Isabelle), le roi
vaincu Abu Abdalah,
dont nous avons fait Boabdil, obtint des vainqueurs la permission de se retirer avec
sa famille et ses richesses dans l'Alpuxarra; mais il n'y demeura que quelques
années, et passa dans le royaume de Fez, où régnait un de ses parents.



La capitulation de Grenade assurait aux vaincus le maintien de leur culte,
de leur langue, de leurs usages, en un mot de leur nationalité; ce n'étaient là
pourtant que des promesses vaines.



Ferdinand était un prince sans foi, Isabelle une reine asservie au
confessionnal, et d'ailleurs il était dans les destinées de la Péninsule, dans
ses nécessités, d'extirper de son sein jusqu'au dernier rejeton de l'islam,
afin de prendre une complète possession de son génie.



Le prosélytisme revêtit donc bientôt les caractères de la persécution, et, pour hâter les
conversions, le bras séculier vint en aide aux missionnaires; l'Albaycin, qui
était le quartier more de Grenade, se révolta; l'artillerie du comte de
Tendilla eut aisément raison des révoltés, et le baptême fut pour eux la
condition du pardon; les mosquées se transformèrent en églises, mais les
nouveaux convertis n'en furent pas pour cela meilleurs chrétiens.



Dans les montagnes, l'islamisme fut moins traitable encore, et en ce
temps-là déjà l'Alpuxarra se signala par une résistance tellement opiniâtre,
que le grand capitaine lui-même, Gonzalve de Cordoue, n'en put
triompher. Le roi Ferdinand dut venir en personne étouffer la révolte. De là de
nouveaux baptêmes, c'est-à-dire de nouvelles contraintes, et partant
d'inévitables hypocrisies. Tout ce qui n'embrassa pas le christianisme fut
impitoyablement chassé du royaume. On comprend que des catéchumènes placés
entre le bûcher et l'abjuration n'étaient pas des chrétiens fort sincères;
aussi, tout en accomplissant les cérémonies extérieures de l'église,
restaient-ils musulmans de cœur, et, pour se dédommager de professer l'Évangile
en public
, ils
pratiquaient en secret les rites du Coran
. On appelait ces chrétiens de fraîche date Morisques,
pour les distinguer des vieux chrétiens, cristianos viejos, qui
n'avaient pas cette tache originelle.



Charles-Quint
accepta par politique un rôle qui allait mal à son tempérament; il se fit
persécuteur, et, à la sollicitation de son ancien précepteur,
le pape Adrien, il traita les Mores de Valence comme les rois catholiques
avaient traité ceux de Grenade, si bien
qu'à la fin de l'année 1526, il ne restait pas un seul
musulman avoué dans toute l'étendue de la Péninsule.



Les Morisques, ou nouveaux chrétiens, n'en poursuivirent pas moins
leurs pratiques secrètes. L'inquisition les accusait toujours d'hérésie,
d'hypocrisie, d'imposture; de plus, elle leur reprochait d'entretenir de
coupables intelligences avec les Mores d'Afrique. A force d'obsessions, elle
finit par arracher contre eux à
Charles-Quint un édit de réforme qui ne fut point exécuté de son
vivant et dormit près d'un demi-siècle dans les cartons de la chancellerie
royale. Pendant ce long intervalle, les Morisques respirèrent.



Quand Philippe II monta sur le trône, l'inquisition reprit toute son
influence, et les persécutions recommencèrent. L'édit semi-séculaire de
Charles-Quint fut exhumé de la poussière des cartons, et une junte mixte,
mi-partie ecclésiastique, mi-partie laïque, fut instituée à Madrid pour opérer
la réforme des Morisques, et remedio de los Moriscos, car tel était le
rêve du saint-office. Un synode composé d'évêques et d'archevêques avait déjà
pris l'initiative, et il sortit de cette double commission une ordonnance ou
pragmatique, qui n'était que la seconde édition revue et corrigée du décret non
exécuté de Charles-Quint.



En voici les dispositions principales :


-
tous les Morisques, sans exception, devaient apprendre
l'espagnol dans le délai de trois ans; ce terme passé, aucun ne pourrait plus
parler, lire ou écrire l'arabe, soit en public, soit en secret, et les contrats
passés dans cette langue seraient nuls de fait.



-
Tous les livres arabes seraient examinés soigneusement et
brûlés s'il y avait lieu.



-
Les Morisques adopteraient le costume chrétien;


-
leurs femmes se présenteraient en public sans voile et le
visage entièrement découvert;



-
ils s'abstiendraient désormais dans les mariages des
cérémonies usitées par leurs ancêtres, ainsi que des danses et chants
nationaux.



-
La porte de leurs maisons resterait ouverte le vendredi
(qui était leur dimanche) et les autres jours de fêtes musulmanes.



-
Ils devaient échanger leurs noms et surnoms mores contre
des noms et surnoms chrétiens,



-
et il était défendu aux femmes de se peindre le visage,
selon leur ancienne habitude.



-
Les bains à domicile leur étaient rigoureusement
interdits et seraient détruits dans toutes les maisons.



-
Enfin les esclaves chrétiens que les Morisques avaient à
leur service quitteraient le royaume de Grenade dans le délai de six mois, et
les nègres ne leur étaient accordés que par tolérance, en vertu de concessions
individuelles.



Ces ordonnances tyranniques, que le duc d'Albe lui-même avait blâmées,
plongèrent les Morisques dans la consternation; ils tinrent à ce sujet
plusieurs assemblées, tant dans l'Alpuxarra que dans les montagnes de Ronda, et
chargèrent Francisco Nuñez Muley, vieux gentilhomme more fort considéré parmi eux,
de porter leurs réclamations et leurs plaintes au président de la royale
audience de Grenade, don Pedro de Deza, qui lui-même avait fait partie de la
junte mixte de Madrid, et qui appartenait au conseil général du saint-office.
Le discours du vieux Muley, monument curieux des moeurs et des passions de ces
temps oubliés, se trouve in extenso dans les volumineux mémoires
contemporains de Louis de Marmol. Voici la traduction des passages qui offrent
le plus d'intérêt.



« De loin, il semble facile d'exécuter les nouvelles pragmatiques,
mais les difficultés sont grandes au contraire, et je le dis à votre seigneurie
pour qu'elle prenne en pitié ce malheureux peuple et le protège auprès de sa
majesté. L'habit de nos femmes n'est pas moresque; c'est un habit de province,
suivant l'usage même du royaume de Castille, dont les habitans diffèrent par la
coiffure, le costume et la chaussure. Les Turcs ne sont pas vêtus comme les
Mores, et, parmi ces derniers, ceux de Fez ne s'habillent pas comme ceux de
Tremecen, ni ceux de Tunis comme ceux de Maroc. Si la secte de Mahomet avait un
vêtement particulier, il serait le même partout; mais l'habit ne fait pas le
moine. Nous voyons des chrétiens venir d'Égypte et de Syrie vêtus à la turque,
avec des turbans et des caftans; ils parlent arabe et ne savent pas un mot de
latin ni d'espagnol (romance); cependant ils sont chrétiens. Je me
souviens d'avoir vu notre peuple changer son habillement pour en adopter un
plus décent, court et peu coûteux. Il y a telle femme qui s'habille avec un
ducat, car les habits de noces et de fêtes se gardent pour ces jours-là et
passent en héritage à trois ou quatre générations. Quel profit peut-on donc
trouver à nous dépouiller de nos habits? N'est-ce pas nous faire perdre plus de
trois millions d'or employés de cette façon? N'est-ce pas ruiner les marchands,
les orfèvres, et tous les artisans qui gagnent leur vie à faire les vêtemens,
les chaussures et les bijoux des Morisques? Et si plus de deux cent mille
femmes de cette province doivent s'habiller de neuf des pieds à la tête, quel
argent pourra suffire à cette dépense? La femme pauvre qui, ne pouvant
s'acheter ni robe, ni mante, ni chapeau, ni mules, se contente d'une chemise de
serpillière peinte et d'un drap blanc, comment fera-t-elle pour se vêtir? Nous
autres hommes, nous sommes tous vêtus à la castillane, quoique pauvrement pour
la plupart. Si le costume faisait la secte, les hommes devraient plus compter
que les femmes en cette matière. J'ai ouï dire à bien des ministres et des
prélats qu'on favoriserait ceux d'entre nous qui s'habilleraient à la
castillane, et je n'en vois pourtant aucun moins molesté que les autres; on
nous traite tous également. Que si l'un de nous est surpris portant un couteau,
il est jeté aux galères, et sa fortune est dévorée en frais, amendes et
condamnations. Nous sommes poursuivis par la justice ecclésiastique et par la
justice séculière. Avec tout cela, nous restons loyaux sujets de sa majesté,
prêts à la servir de nos biens, et jamais on ne pourra dire que nous ayons commis
une trahison depuis le jour où nous nous sommes rendus. Quand l'Albaycin s'est
soulevé, ce n'était pas contre le roi, c'était au contraire en faveur de sa
signature, que nous vénérions comme chose sacrée; mais l'encre n'était pas
encore sèche qu'on avait violé nos capitulations. Dans le temps des communes (comunidades),
pour qui se leva notre province? Pour sa majesté. Nous suivîmes les troupes
royales contre les comuneros, et le propre frère du roi Boabdil, don
Juan de Grenade, fut général en Castille au service du roi...



« Quant à nos noces, à nos fêtes, à nos danses et aux plaisirs que non
prenons, en quoi nous empêchent-ils d'être chrétiens, et comment peut-on les
appeler cérémonies moresques? Les bons musulmans n'y assistaient jamais, les f'kis
s'éloignaient dès qu'on commençait à chanter ou à danser et même, lorsqu'un roi
maure traversait quelque quartier de la ville, on faisait par respect taire les
instrumens jusqu'à ce qu'il se fût éloigné. Ces danses sont inconnues en
Afrique et en Turquie... Le saint archevêque aimait à voir nos danseurs
accompagner le saint-sacrement à la Fête-Dieu et aux autres solennités, et tous
les villages y accouraient, se disputant entre eux à qui exécuterait les plus
belles danses. Lorsque, dans ses visites l'Alpuxarra, il célébrait la
grand'messe, nos chanteurs remplaçaient l'orgue ; je me rappelle qu'en
achevant la messe, l'archevêque se tournait vers le peuple : au lieu du Dominus
vobiscum
, il disait en arabe Ybaraficun, et nos chanteurs
répondaient aussitôt. - On ne peut pas plus dire que l'habitude qu'ont nos
femmes de se teindre les cheveux avec de la poudre de troène ou de la noix de
galle soit une cérémonie moresque. Ce n'est qu'un moyen de se nettoyer la peau
et de se tenir la tête propre.



« Voyons maintenant, seigneur, à quoi peut servir que nous tenions
ouvertes les portes de nos maisons ? N'est-ce pas donner aux voleurs la
liberté de nous dépouiller, aux libertins celle de convoiter nos femmes?
N'est-ce pas donner occasion aux alguazils et aux hommes de loi de ruiner les
pauvres gens par des poursuites ? Si quelqu'un veut être More et suivre
les rites de Mahomet, ne pourra-t-il le faire de nuit? Beaucoup mieux au
contraire car cette religion exige la solitude et le recueillement....



« Peut-on dire que les bains soient une cérémonie religieuse? Non,
certes. Ceux qui tiennent les maisons de bains sont chrétiens pour la plupart.
Ces maisons sont des lieux de société et des réceptacles d'immondices; elles ne
peuvent donc servir aux rites musulmans, qui exigent la solitude et la
propreté... Dira-t-on que les hommes et les femmes s'y réunissent?... Il est
notoire, au contraire, que les hommes n'entrent point où sont les femmes. Les
bains ont été imaginés pour la propreté du corps : il y en a toujours eu
dans tous les pays du monde, et s'ils furent défendus quelque temps en
Castille, c'est parce qu'ils affaiblissaient les forces et le courage des
hommes de guerre; mais les habitans de cette province ne sont pas destinés à
faire la guerre, et les femmes n'ont pas besoin d'être fortes, mais propres. Si
elles ne peuvent se baigner, ni dans les rivières, ni dans les ruisseaux, ni
dans les fontaines, ni dans leurs maisons, où pourront-elles se laver à
présent?... Vouloir que nos femmes sortent la figure découverte, c'est vouloir
donner aux hommes l'occasion de pécher, en leur montrant la beauté dont ils
s'enflamment si aisément, c'est empêcher aussi les laides de trouver quelqu'un,
qui veuille les épouser. Nos femmes se couvrent pour ne point être connues,
comme font les chrétiennes. C'est une décence qui épargne bien des
inconvéniens. Aussi les rois catholiques défendaient-ils, sous des peines
sévères, aux chrétiens de soulever dans la rue les voiles des Moresques.



« Les surnoms anciens que nous portons font que les gens se reconnaissent,
et que les familles ne se perdent pas. Que gagne-t-on à ce que les souvenirs
anciens périssent? Au contraire, à bien considérer les choses, de tels
souvenirs augmentent la gloire des rois catholiques, qui ont conquis ce
royaume. Ce fut leur pensée et celle de l'empereur. C'est pour cela que l'on
conserve les riches palais de l'Alhambra et les autres palais plus petits qui
existaient du temps des rois mores, car ils rappellent sans cesse leur
puissance; ils sont comme le trophée des conquérans....



« Arrivons à la langue arabe, qui est le plus grave des inconvéniens
signalés. Comment peut-on ôter aux gens leur langue naturelle, celle dans
laquelle ils naquirent et furent élevés? Les Égyptiens, les Syriens, les
Maltais, et autres races chrétiennes, parlent, lisent et écrivent en arabe; ils
sont pourtant chrétiens comme nous. Encore ne trouverait-on pas dans cette
province un acte, un contrat ou un testament rédigé en arabe depuis qu'elle
s'est convertie. Apprendre la langue castillane, nous le désirons tous; mais
satisfaire ce désir n'est pas au pouvoir de tout le monde. Combien y a-t-il de
personnes dans les bourgs et villages, et même dans cette ville, qui ne savent
pas même la langue arabe! Et il y a tant de différence dans les dialectes,
qu'au premier mot des habitans de l'Alpuxarra on reconnaît de quel district ils
viennent. Ils sont nés dans de petits endroits où l'espagnol ne fut jamais
parlé, où personne ne l'entend, si ce n'est le curé et le sacristain; encore
ceux-ci parlent-ils toujours arabe. Il est impossible que les vieillards
l'apprennent, non pas en trois ans, mais dans tout le temps qu'ils ont encore à
vivre, quand même ils ne feraient autre chose que d'aller à l'école. Il est
clair que cet article est inventé pour notre destruction, car, bien qu'il n'y
ait personne pour nous enseigner la langue espagnole, on exige que nous
l'apprenions de force, et que nous abandonnions celle que nous savons si bien;
que veut-on par-là? Que nos frères, désespérant d'accomplir une telle
obligation, quittent le pays, par crainte des châtimens, et s'en aillent en
enfans perdus chercher d'autres terres, ou qu'ils se fassent brigands (monfis).
Rappelez-vous le second commandement : Ne faites pas à autrui ce que vous
ne voudriez pas qu'il vous fût fait. Et dites-nous si une seule des choses que
nous impose la pragmatique était exigée des chrétiens de Castille ou
d'Andalousie, dites s'ils n'en mourraient pas de douleur? Y a-t-il dans le
monde une espèce plus vile et plus basse que celle des nègres de Guinée? Cependant
on les laisse danser, on les laisse parler et chanter dans leur langue pour se
donner de la joie.



« A Dieu ne plaise qu'on prenne en mauvaise part ce que je viens de
dire! car mon intention est bonne. Il y a plus de soixante ans que je sers
Dieu, notre Seigneur, la couronne royale, et les habitans de ce pays. Que votre
seigneurie n'abandonne pas ceux qui sont sans pouvoir; qu'elle désabuse sa
majesté, qu'elle nous délivre de si grandes calamités, qu'elle agisse en
chevalier chrétien pour le service de Dieu, du roi, et pour le bien de cette
province, qui en conservera une éternelle reconnaissance. »



Cette longue harangue n'eut et ne pouvait avoir aucun succès; les
ambassadeurs envoyés à la cour par les Morisques ne furent pas plus heureux:
l'inquisition et Philippe II, son docile instrument, ne se laissaient pas
détourner de leur but par des considérations de cette nature; la pragmatique
fut exécutée sans ménagement, sans pitié. Le fanatisme religieux était porté
alors dans toutes les classes à un tel point d'exaltation, que, cette même
année, plusieurs centaines de prisonniers morisques furent massacrés à Grenade,
dans les prisons de la Chancellerie, par des prisonniers vieux chrétiens
auxquels les autorités elles-mêmes avaient mis les armes à la main. Comme si ce
n'était pas assez des maux réels qui accablaient les Morisques, la superstition
exhuma dans cette circonstance et répandit dans le peuple les prophéties les
plus sinistres. Les jours étaient venus où la loi de Mahomet devait périr en
Andalousie et dans l'Espagne entière; Ceuta même et Tanger seraient conquis par
les chrétiens. L'antéchrist, il est vrai, viendrait prêter main-forte au
prophète, et sa figure frapperait le monde d'épouvante. Il devait faire le tour
du globe en sept jours; mais Dieu enverrait contre lui Jésus, fils de
Marie : le monstre, à sa vue, deviendrait lâche comme une femme, et il
s'abîmerait dans les enfers. Puis le Christ, montant au Thabor, remporterait
une nouvelle victoire sur Mahomet et le peuple des Pygmées. On représentait ces
Pygmées aussi nombreux que les sables de la mer, tantôt comme plus petits que
des plumes à écrire, tantôt comme plus grands que des sierras; d'autres avaient
les oreilles si longues, qu'ils pouvaient s'asseoir dessus et en couvrir la
terre. Dans ces fantaisies bizarres, dont les prêtres ou f’kis
nourrissaient l'esprit du peuple, il y avait certes de quoi troubler son
imagination et le réduire au désespoir.



Sur ces entrefaites, un descendant des Abencerages, nommé Aben Farax,
essaya de soulever les Morisques de Grenade : il courut toute une nuit
l'Albaycin, à la tête d'une troupe de monfis, bandits mores qui vivaient
de meurtre et de rapine; mais l'Albaycin cette fois ne remua pas: il avait
souvenance de l'artillerie de Tendilla. Déçu dans son espoir, Aben Farax se
jeta avec ses bandits dans l'Alpuxarra. Un capitaine espagnol nommé Diego
Herrera, qui devait passer la nuit à Cadiar, fut logé avec sa compagnie chez
les habitans; d'accord avec eux, les monfis s'introduisirent à la faveur des
ténèbres chez ces perfides hôtes et massacrèrent tous les soldats pendant leur
sommeil. Il n'en échappa que deux. Cette boucherie fut le signal de la
rébellion. L'Alpuxarra se souleva en nasse, ainsi que le Val-de-Lecrin et les tahas
environnantes. Des cruautés effroyables furent commises par les insurgés sur
les chrétiens restés fidèles, particulièrement sur les prêtres, qui tous, dit
le pieux chroniqueur, reçurent les palmes du martyre.



Il y avait alors à Grenade un descendant des Ommiades, anciens califes de
Cordoue; c'était un personnage considérable par son luxe autant que par sa
naissance. Quoique son père fût aux galères pour un crime réel ou prétendu, il
remplissait, lui, les fonctions de consul ou échevin dans la municipalité de
Grenade. Ayant un jour tiré l'épée en plein conseil, et été mis aux arrêts pour
ce fait dans sa propre maison, il avait vendu sa charge, moins par rancune que
pour avoir de l'argent, car il avait fini par déranger ses affaires et en était
réduit alors aux expédiens. Son intention était, disait-il, d'aller chercher
fortune en Flandre ou en Italie; mais il n'en fit rien, rompit ses arrêts et
partit un beau matin de Grenade pour l'Alpuxarra, accompagné d'un esclave noir
et d'une Moresque qu'il aimait passionnément. C'était le jour de Noël 1568. Il
alla droit à Beznar, où il avait beaucoup de parens. L'insurrection avait
besoin d'un chef : il fut désigné pour l'être, et, au mépris des droits
d'Aben Farax, le véritable auteur de la rébellion, il fut élu roi sous le nom
de Muley Mahomet Aben Humeya. Son nom chrétien était Ferdinand de Valor. Devenu
musulman, il épousa trois femmes et prit au sérieux sa royauté improvisée. Il
n'avait que vingt-deux ou vingt trois ans. On devait à Aben Farax une
compensation : il fut nommé alguazil-mayor du nouveau roi,
c'est-à-dire sergent d'honneur ou premier chambellan. Il paraît que
l'Abencerage n'accepta pas de très bonne grace son changement de fortune, car
le premier soin d’Aben Humeya fut d'éloigner de sa personne le compétiteur
désappointé.



Ici commence une longue et monotone série de sacrilèges et d'atrocités sans
exemple, même en Espagne. Les monfis couraient de bourg en bourg, de village en
village, pour soulever leurs coreligionnaires; leur premier soin était de
piller et de profaner les choses saintes; ils coupaient par morceaux les
crucifix, ils saignaient des porcs sur l'autel, ils convertissaient les églises
en écuries. D'ordinaire, les chrétiens se retranchaient avec leurs femmes et
leurs enfans dans quelque tour ou quelque clocher; les Mores y mettaient le
feu, et les malheureux qui échappaient aux flammes étaient massacrés; on jetait
leurs corps à la voirie, et si quelque personne charitable sollicitait, au
péril de sa vie, la grace de les enterrer : « A quoi bon? répondaient
les bourreaux; ils sont tellement chiens, que les chiens eux-mêmes, bien loin
de toucher à leurs cadavres, s'en éloignent avec dégoût. Les prêtres étaient
réservés comme des victimes d'élite, et périssaient lentement dans
d'épouvantables tortures. Après le massacre des hommes, les femmes et les
enfans étaient réduits en esclavage et vendus à l'enchère.



Il serait horrible et fastidieux d'énumérer les abominations commises par
ces bandits. On sait ce que peut l'homme quand il met son intelligence au
service de ses instincts de destruction. Nous avons dit qu'en général on
épargnait les femmes. Ce n'était point par humanité, mais par cupidité, car on
les vendait dix, vingt, jusqu'à cinquante ducats par tête. Toutes cependant
n'avaient pas la vie sauve; plusieurs furent livrées aux femmes mores, qui se
complaisaient à les déchirer de leurs propres mains, sans compter celles que
les monfis égorgeaient après les avoir déshonorées. On cite entre autres la
population féminine du village d'Andarax, qui, traînée en plein hiver dans la
sierra, y fut massacrée tout entière. Deux victimes échappèrent seules par
miracle, non qu'on les eût épargnées, mais parce que le coup qui les avait
frappées n'était pas mortel. Après un long évanouissement, elles reprirent
leurs sens parmi les cadavres de leurs amies, de leurs parentes, et, perdues
dans la montagne, dénuées de tout, même des vêtemens les plus nécessaires, car
les bourreaux les avaient entièrement dépouillées, elles vécurent de neige
pendant dix jours. Des soldats espagnols, égarés eux-mêmes les découvrirent par
hasard et les ramenèrent au camp chrétien, où elles guérirent parfaitement.



Avec le tempérament que l'on connaît aux Espagnols, on devine qu'en fait de
barbarie ils ne le cédaient pas aux Mores; les représailles égalaient au moins
les provocations. Les Espagnols qui ont écrit l'histoire de cette guerre
d'extermination ont dissimulé ou du moins atténué les cruautés de leurs
compatriotes, et sans doute exagéré celles des Morisques; parfois pourtant il
leur échappe des aveux significatifs : celui-ci, par exemple, mérite
d'être recueilli.



Le château de Jubilez, l'un des points les plus forts de l'Alpuxarra,
s'était rendu volontairement, ce qui n'avait pas empêché les Espagnols de le
piller de fond en comble, et de s'approprier l'or, l'argent, les pierreries et
les étoffes précieuses qu'il contenait; on y fit prisonniers trois cents hommes
et plus de deux mille femmes : les hommes furent enfermés dans les maisons
du village, les femmes dans l'église; mais cette église était petite, et une
bonne moitié des captives dut passer la nuit à la belle étoile. Vers minuit, un
des soldats commis à la garde de ce bivouac féminin se glissa dans l'ombre, et
voulut s'emparer par la violence d'une jeune fille dont la beauté l'avait
frappé; elle résiste, il s'emporte; la belle Moresque allait succomber; tout à
coup un jeune More, déguisé en femme, et qui était (l'histoire se tait
là-dessus) son mari, son frère ou son amant, s'élance sur le ravisseur, le
poignard à la main, et l'attaque avec tant d'impétuosité, qu'il lui arrache à
la fois son épée et sa proie. L'Espagnol blessé est secouru par ses camarades,
et tous ensemble se précipitent sur le More travesti, en criant qu'il y a des
hommes armés parmi les femmes, que c'est un guet-apens, qu'il faut en tirer vengeance.
Le camp s'émeut; on accourt, on se presse, mais où aller? La nuit est profonde;
on ne distingue rien, on ne voit que le feu des arquebuses et l'étincelle des
épées choquées les unes contre les autres. La confusion est à son comble; on
frappe au hasard, et c'est sur les femmes que les coups tombent; la fureur
augmente avec le désordre; les cris, les larmes, les gémissemens excitent le
tumulte, bien loin de l'apaiser, et tel est l'acharnement des Espagnols, qu'ils
se tuent les uns les autres dans les ténèbres, croyant avoir affaire à des
Mores. En vain le général essaya-t-il d'arrêter le massacre; les soldats lui
gardaient rancune pour avoir déclaré, le jour même, que ces femmes, qu'ils
regardaient comme leurs esclaves, étaient libres, puisque le fort s'était rendu
par capitulation; peu leur importait dès-lors qu'elles vécussent ; elles
n'appartenaient à personne, et n'avaient par conséquent aucune valeur
commerciale. On tuait donc, on tua toute la nuit sans trêve et sans pitié. Le
matin, il ne restait pas une Moresque vivante; le sang ne cessa de couler que
lorsqu'il n'y en eut plus à répandre.



Cette abominable guerre dura trois ans et plus. Le marquis de Mondejar fut
le premier à marcher contre la révolte. Après diverses vicissitudes, il pénétra
dans l'Alpuxarra, tandis que le marquis de Velez, gouverneur de Murcie, prenait
les insurgés par le revers opposé; mais les deux généraux se nuisaient au lieu
de se servir mutuellement, et leur rivalité compromettait le succès.
Indépendans l'un de l'autre, ils faisaient la guerre chacun pour son compte, et
avec un système différent. Mondejar penchait pour la douceur, Velez pour la
rigueur, si bien que l'un défaisait ce que l'autre avait fait. A la cour même,
il y avait deux partis, et tous les deux se desservaient, se calomniaient avec
un égal acharnement. La révolte d'ailleurs se développait avec une rapidité
effrayante; Aben Humeya ne manquait pas d'activité; il avait l'intelligence de
la guerre de partisans, la véritable guerre de l'Espagne, la seule possible dans
ces âpres contrées. On le trouvait partout à la fois. Le croyait-on sur un
point, il paraissait sur un autre, et multipliait les ruses, les embuscades,
les diversions. Du reste, il était secondé vaillamment; tous les hommes, quelle
que fût leur condition, étaient transformés en soldats, et en bons soldats; les
femmes elles-mêmes se battaient à côté de leurs frères et de leurs maris.
Informés du soulèvement de l’Alpuxarra par les émissaires d'Aben Humeya, qui
avait envoyé son propre frère jusqu'à Constantinople, les Turcs et les Mores
d'Afrique étaient venus au secours de leurs coreligionnaires d'Espagne, les uns
d'Alger, les autres du Maroc. Quoique peu considérables, ces renforts étrangers
donnaient à la révolte de l'autorité, de la confiance, et pouvaient passer pour
les avant-coureurs d'une descente générale des infidèles. Cette invasion
redoutable était l'idée fixe et la terreur de Philippe II.



Cependant la guerre traînait en longueur; l'argent, les vivres, tout
manquait aux chrétiens; démoralisées par les privations, les troupes
ravageaient le pays pour leur propre compte, et pillaient les amis comme les
ennemis. Avec la misère vint la désertion, surtout dans la division du marquis
de Velez, homme dur, hautain, haï du soldat. Campé alors à la Calahorra,
forteresse importante du marquisat de Zenete, sur les frontières
septentrionales de l'Alpuxarra, il avait réuni sur ce point jusqu'à douze mille
hommes; bientôt il n'en compta plus que trois mille, et son propre fils, don
Diego Faxardo, ayant payé de sa personne pour retenir les troupes sous le
drapeau, fut tué d'un coup d'arquebuse par ces factieux. Les Morisques
profitèrent habilement de ces discordes impolitiques, et ceux que les bons
procédés du marquis de Mondejar avaient gagnés se soulevèrent de nouveau. La
rébellion s'étendit bientôt jusqu'au Rio d'Almanzora (fleuve de la Victoire),
sur la frontière murcienne. Aben Humeya se jeta en personne sur les places
fortes de ce territoire; il en prit quelques-unes, et fit assiéger les autres
par ses lieutenans. La révolte avait gagné depuis long-temps les montagnes de
Ronda et la sierra de Bentomiz.



Assailli par les rapports les plus contradictoires (car les rivalités des
généraux se traduisaient en démentis, contre-démentis, et dénaturaient tous les
faits), Philippe II, qui alors avait bien d'autres affaires sur les bras, se
décida à envoyer à Grenade son frère naturel, don Juan d'Autriche. Ce prince
n'avait alors que vingt-trois ans. Toujours soupçonneux, Philippe le plaça sous
la tutelle d'un conseil de guerre qui devait surveiller, diriger les démarches
et contrôler les opérations. Lui-même vint à Cordoue, puis à Séville, pour être
plus rapproché du théâtre des hostilités. Il recommanda en même temps que la
guerre se fit sans merci, à feu et à sang, a fuego y a sangre, ce sont
les termes du décret; bien plus, il ordonna que tous les Morisques de Grenade
fussent déportés avec leurs familles dans l'intérieur du royaume, et cet ordre
barbare fut exécuté sans rémission. Convoqués dans les églises, sous un prétexte
fallacieux, les malheureux proscrits furent saisis, garrottés, et conduit ainsi
sous bonne escorte à leurs destinations respectives; la plupart périrent de
faim, de soif, de fatigue, sans compter les violences et les brutalités de
leurs gardiens, qui en vendirent un grand nombre comme esclaves après les avoir
complètement dépouillés. « Ce fut un lamentable spectacle, dit le
chroniqueur du temps, dévoué cependant à l'inquisition, que de voir tant
d'hommes de tout âge, la tête basse, les mains liées en croix, le visage baigné
de larmes, abandonner leurs maisons somptueuses, leurs familles, leur patrie,
leurs habitudes, leurs terres, tous leurs biens enfin, sans savoir ce qu'on
ferait de leurs têtes. » Ces rigueurs excessives avaient un
prétexte : on craignait ou l'on feignait de craindre que les insurgés des
montagnes n'ourdissent quelque complot avec leurs coreligionnaires de
l'Albaycin pour s'emparer de Grenade. Les Morisques de la campagne ou vega
ne tardèrent pas à éprouver le même sort que ceux de la ville.



Une si cruelle expédition n'était pas faite pour calmer les esprits; tous
les proscrits de l'Albaycin qui purent échapper se jetèrent dans l'Alpuxarra,
et grossirent les rangs de l'insurrection. Un grand nombre de bourgs et de
villages qui jusqu'alors n'avaient pas bougé se soulevèrent, et Aben Humeya
reçut dans le même temps de nouveaux renforts d'Alger et de Tétuan. Quittant
alors la défensive, il attaqua à Berga, à la tête de dix mille hommes, le camp
du marquis de Velez, et peu s'en fallut qu'il ne le prît d'assaut; le combat
fut long, acharné, le carnage effroyable, et la victoire, due en grande partie
à la trahison de quelques espions mores, coûta cher aux Espagnols. On trouva
parmi les morts plusieurs centaines de Berbères qui étaient venus au combat la
tête couronnée de fleurs, avant juré de vaincre ou de mourir muxehedines,
c'est-à-dire en martyrs de Mahomet : leur dernier vœu rempli, ils périrent
tous jusqu'au dernier.



Cependant la discorde s'était mise aussi dans le camp des Mores. Aben Humeya s'était fait des ennemis; on lui
reprochait sa cruauté, son avarice, son orgueil; on l'accusait même de
correspondre avec les chrétiens dans son intérêt particulier, notamment pour
négocier la délivrance de son père, qui était toujours aux galères. Une conspiration
se trama contre lui, elle réussit, et le roi de l'Alpuxarra, surpris dans son
lit, fut étranglé par deux de ses officiers, ni plus ni moins qu'un czar de
toutes les Russies. Il avait vingt-trois ans, juste l'âge de don Juan
d'Autriche. Il fut question d'élire à sa place un capitaine turc nommé Hussein
ou son frère Caracax, qui tous deux avaient trempé dans le complot; mais ils
répondirent l'un et l'autre que
le dey d'Alger Aluch-Ali les avait envoyés pour être alliés des
Andaloux, non leurs rois. Sur leur refus, la couronne échut à un parent
d'Aben Humeya, Diego Lopez Aben
Aboo,
qui avait le
titre d'alcade des alcades, et commandait les Africains auxiliaires; il prit le
titre de Muley Abdalah Aben Aboo, roi d'Andalousie, et fit écrire sur sa bannière
cette devise superbe : « Je ne puis désirer plus ni me contenter de
moins. » Toutefois, il envoya demander son investiture au roi d'Alger, qui
représentait le Grand-Turc.



On aurait dû s'attendre à ce que le dernier Abencerage, Aben Farax,
succédât au dernier Ommiade,
Aben Humeya;
il n'en fut rien, et la fin d'Aben Farax fut plus misérable encore que celle de
son heureux rival. Ses insolences et ses cruautés l'avaient rendu également
odieux aux deux partis. Abandonné, abhorré de tout le monde, il se tint caché
quelque temps dans un village des avirons de Grenade; mais ce village étant
tombé au pouvoir des chrétiens, fut obligé de fuir dans la montagne, et prit
alors une résolution singulière : « Frère, dit-il à un mauvais
chrétien, teinturier de son état, qui l'accompagnait dans sa fuite, nous sommes
détestés de tout le monde. Aben Humeya nous tient le couteau sur la gorge, et,
si les chrétiens nous prennent, nous n'échapperons pas à la corde. Un sel moyen
nous reste : allons nous livrer à l'inquisition; nous en serons quittes
avec elle pour une pénitence, mais du moins nous aurons la vie sauve. Moi, je
suis trop connu à Grenade pour m'y présenter sans danger; prends les devans, et
prie le saint-office de m'envoyer un ou deux familiers pour m'escorter. »
Ce projet sourit au chrétien, et il fut décidé qu'il partirait seul, à la nuit
tombante, de la caverne où ils étaient cachés; mais
Aben Farax, malheureusement pour lui, se laissa
surprendre par le sommeil avant le départ de son compagnon. Ce misérable, le
voyant à sa merci, eut la pensée diabolique de le tuer, pour se faire un mérite
de sa mort auprès de l'inquisition. Il saisit une pierre, et lui en donna tant
de coups sur la tête, qu'il lui brisa les dents, les mâchoires, lui enfonça le
nez, la bouche et les yeux. Le laissant pour mort, il se rendit à Grenade, où
il se mit entre les mains du saint-office. Aben Farax demeura sans
connaissance, pendant deux nuits et un jour, dans la caverne ensanglantée; le
hasard avant conduit là quelques Mores, ils l'aperçurent avec sa figure mutilée
horriblement et ses blessures déjà pleines d'insectes. S'étant assurés qu'il
respirait encore, ils le transportèrent charitablement dans leur village sans
l'avoir reconnu, et le soignèrent si bien, qu'il guérit; mais quelle guérison!
L'Abencerage resta défiguré au point que son
visage, monstrueux à voir, n'avait plus forme humaine, et qu'on était obligé de
lui insinuer les alimens avec un roseau, par un petit trou rond qui lui servait
de bouche. Pourchassé dans cet état par les armes victorieuses des chrétiens,
il erra quelque temps dans l'Alpuxarra, en demandant l'aumône sur les grands
chemins. Ainsi finit le dernier Abencerage, beaucoup moins chevaleresque, on le
voit, que celui de M. de Châteaubriand. Quand l'histoire fait des drames, elle
les fait poignans, terribles, et laisse bien loin derrière elle, dans sa
brutale énergie, les fictions des poètes.



Le nouveau roi Aben Aboo
obtint d’abord quelques succès; il reprit l'offensive et poussa la guerre avec
vigueur dans le Val-de-Lecrin, en même temps que par ses ordres
El Maleh soulevait la ville de Galère et les
autres places situées sur les frontières du royaume de Murcie. Il était à
craindre que ce royaume ne suivît l'exemple de l'Alpuxarra et que l'incendie ne
gagnât par là le royaume de Valence, où les Morisques étaient en grand nombre.
Ceux de Bentomiz et de Ronda continuaient impunément leurs ravages,
et Aben Aboo sollicitait du roi
d'Alger des renforts qu'il attendait d'un jour à l'autre, mais qui n'arrivèrent
jamais.



Pendant ce temps, don Juan d'Autriche était toujours à Grenade, se
plaignant avec amertume de l'inaction que lui imposait son frère Philippe II.
Enfin, à force d'instances, il obtint la permission d'entrer lui-même en
campagne, et partit de Grenade le 29 décembre 1569, avec toutes les forces
qu'il put rassembler, forces insuffisantes, qu'il fallut augmenter plusieurs
fois. Il avait avec lui, entre autres personnages éminens, le grand-commandeur
de Castille et son mentor, son ami, don Louis Quixada, qui s'était distingué
sous le règne précédent comme homme de guerre et comme honnête homme. Fils du
mystère et de l'amour, don Juan d'Autriche avait ignoré long temps qu'il avait
pour père l'empereur. Seul dépositaire du secret de sa naissance, Quixada
l'avait élevé, dès le berceau, comme son propre fils, et l'appelait même son
neveu; l'enfant mystérieux l'appelait son oncle. Ils s'aimaient tendrement et
ne s'étaient jamais quittés; mais cette campagne leur fut fatale. Après avoir
affronté tant de fois la mort dans les batailles et les sièges les plus
mémorables, le vieux compagnon de Charles-Quint fut tué d'un coup d'escopette
dans une obscure rencontre de cette guerre sans gloire.



Don Juan
reprit une à une, après des pertes considérables et des efforts inouis, toutes
les places de la frontière murcienne, Galère, Séron, Tijola, Purchena, et,
remontant le fleuve d'Almérie, il vint se camper à Padulès d'Andarax, sur le
territoire de l'Alpuxarra. Tandis qu'il opérait à l'est, le duel de Sésa
bataillait à l'ouest avec des alternatives à peu près égales de succès et de
revers; enfin les deux divisions se réunirent au foyer même de l'insurrection,
qui de ce moment ne fit plus que languir. Les négociations avaient recommencé
pour la reddition du pays et se poursuivaient activement. Don Juan avait promis
le pardon du roi (le pardon de Philippe II!) à tous ceux qui viendraient à
résipiscence; Aben Aboo lui-même semblait prêt à déposer les armes, et Fernand
Habaki, l'un de ses premiers lieutenans, vint de sa part à Padulès faire acte de
soumission aux pieds du fils de Charles-Quint; mais Aben Aboo se ravisa tout
d'un coup. Non content de désavouer Habaki, il le tua, afin d'ensevelir son
secret dans le silence du tombeau, et reprit les hostilités avec acharnement.
Cependant le découragement s'était emparé des insurgés, et beaucoup reconnurent
spontanément la loi du vainqueur; les autres se réfugièrent dans les bois, dans
les cavernes de la Sierra-Nevada, où l'ennemi les traquait comme des bêtes
fauves; sans places, sans vivres, sans munitions, ils s'affaiblissaient tous
les jours, les vides faits dans leurs rangs ne se comblaient pas. Ce n'était
plus une guerre, c'était une chasse.



Don Juan retourna à Grenade, puis à Madrid, pour aller de là prendre le
commandement de la flotte chrétienne qui devait s'immortaliser à Lépante; mais
ce radieux météore s'éteignit vite. Le jeune vainqueur du croissant alla mourir
en Flandre, à trente ans, d'un mal foudroyant, inconnu. Sa gloire avait-elle
porté ombrage au défiant Philippe II? Le sombre hôte de l'Escurial avait-il
craint de voir l'amour des peuples se porter sur cette jeune et brillante tête,
et le poison ne serait-il point venu en aide à ses terreurs? Des historiens
l’ont affirmé, et la postérité n'a point traité leur imputation de calomnie.



Le duc d'Arcos, qui commandait à Ronda, passa à Grenade pour achever
l’oeuvre de don Juan d'Autriche. Il ne restait plus qu'une tête à frapper pour
en finir avec la révolte. Cette tête était celle d'Aben Aboo; on ne pouvait
l’atteindre par la force, on eut recours à la trahison. Aben Aboo, fugitif,
errait de caverne en caverne dans les sierras de Berchulez et de Trevelez. A
peine lui restait-il encore quatre cents hommes; ses auxiliaires turcs et
marocains l'avaient eux-mêmes abandonné pour repasser en Afrique. Toute sa
confiance dans cette extrémité reposait sur son secrétaire Abu Amer, qui la
méritait à tous égards, et sur un monfi nommé Gonzalo Sénix, qui nourrissait
contre le roi de l'Alpuxarra une secrète inimitié. C'est à ce coeur vindicatif
que la trahison s'adressa, certaine de ne trouver aucune résistance. Une
correspondance clandestine se noua entre Gonzalo Sénix et don Léonard Rotulo,
gouverneur chrétien du préside de Cadiar, par l'intermédiaire d'un orfèvre de
Grenade nommé Barredo, à qui son commerce avait créé des relations nombreuses
dans le pays. Aben Aboo eut quelques soupçons de ce qui se tramait; il prit une
nuit avec lui Abu Amer, et, suivi d'une quarantaine d'escopeteros, se
rendit à la caverne de Sénix, située dans les flancs inaccessibles du mont
Huzum, entre Berchulez et Mécina de Bonbaron. Il laissa son monde à quelque
distance, afin de ne pas éveiller la méfiance du monfi, et entra seul dans la
grotte. Il lui demanda quelles affaires il avait avec Barredo. « J'allais
le dire à votre seigneurie, répondit Sénix. Sachez que nous correspondons pour
votre bien et pour celui de tous les malheureux qui languissent dans ces
cavernes. Le président de Grenade nous offre notre grace, à la condition que
nous nous soumettions à sa majesté; nous serons libres d'aller vivre où bon
nous semblera, sans compter les graces et les faveurs qui pleuvront sur
nous. » A ces mots, il produisit une lettre de Barredo, où toutes ces
belles promesses étaient exprimées au nom du président Deza et du duc d'Arcos.
Aben Aboo entra dans une grande colère, et, jetant sur le monfi des regards
terribles, il s'écria que tout cela n'était que mensonge et trahison.
Là-dessus, il voulut sortir de la grotte pour appeler Abu Amer; mais Sénix, qui
avait avec lui six de ses parens, gens déterminés et prêts à tout, le terrassa
d'un coup de crosse sur la tête, puis l'acheva avec une pierre qui lui tomba
sous la main. Les meurtriers cachèrent le corps de leur victime, et le
lendemain le transportèrent secrètement sur un âne à la forteresse de Cadiar.
Là, pour qu'il ne répandit pas d'odeur, ils l'ouvrirent et le salèrent après
l'avoir empaillé. Informé de ce qui s'était passé, le duc d'Arcos ordonna que
le cadavre fût conduit à Grenade avec les Mores qui s'étaient soumis. Voici en
quels termes un témoin oculaire raconte cette étrange cérémonie.



« Ils entrèrent dans la ville au milieu d'un grand concours de gens
désireux de voir le corps du traître qui avait porté en Espagne le titre de
roi. En avant marchait Léonard Rotulo, gouverneur de Cadiar. Il avait à sa
droite François Barredo, et à sa gauche Sénix, qui portait l'escopette et le
cimeterre d'Aben Aboo; tous les trois étaient à cheval; le corps suivait sur
une mule, soutenu et habillé de manière à paraître vivant; des deux côtés
marchaient les parens de Sénix, armés d'arquebuses et d'escopettes. Après eux
arrivaient les Morisques soumis, avec leurs bêtes de somme et leurs bagages,
portant, les uns des arbalètes sans corde, les autres des arquebuses sans
batterie. La compagnie de Louis d'Arroyo bordait la haie, et Jérôme Oviedo,
commissaire de la guerre auprès des provinces réduites, fermait la marche avec
un escadron de cavalerie. C'est ainsi qu'ils entrèrent en faisant des salves de
mousqueterie, auxquelles répondait l'artillerie de l'Alhambra. Ils se rendirent
droit au palais de l'Audience, où les attendaient le duc d'Arcos, le président
don Pedro de Deza, les membres du conseil et un grand nombre de gentilshommes
et de citoyens. Rotulo, Barredo et Sénix mirent pied à terre et allèrent baiser
la main au duc et au président. En leur faisant sa révérence, Sénix leur remit
le cimeterre et l'escopette d'Aben Aboo. « J'ai fait, leur dit-il, comme
le bon pasteur : ne pouvant ramener à son seigneur la brebis vivante, j'en
ai ramené la peau. » Le duc prit les armes en les remerciant tous les
trois du bien qu'ils avaient fait dans cette circonstance, et leur promit de
solliciter pour eux du roi des récompenses particulières. Il fit ensuite
traîner sur la claie et couper en quartiers le cadavre d'Aben Aboo, dont la
tête, renfermée dans une cage de fer, fut exposée sur la porte del Rastro, qui
mène à l'Alpuxarra. On mit au-dessus l'inscription suivante : « Ceci
est la tête du traître Aben Aboo; que personne n'y touche, sous peine de mort! »



Sénix reçut avec sa grace la liberté de sa femme et de sa fille, qui
étaient au nombre des prisonnières, et, de plus, une pension annuelle de 5,000
maravédis. Un historien du temps, don Diego de Mendoza, qui, lui aussi, a
raconté la guerre des Morisques, ajoute que Barredo reçut du roi, pour prix de
son stratagème, 6,000 ducats et une maison à Grenade, qui avait appartenu à un
More chassé du royaume. Depuis, il passa plusieurs fois en Barbarie pour
racheter des captifs, qui le tuèrent eux-mêmes dans un repas. Le fidèle Abu
Amer, qui, jusqu'au dernier moment, avait refusé de se soumettre, fut pris dans
un combat, et subit, vivant, le supplice qu'on avait infligé au cadavre de son
maître Aben Aboo.



La guerre était finie; les vaincus passèrent en grand nombre au Maroc, où
ils s'enrôlèrent dans l'armée d'Abdul-Malech, sous le nom d'Andaloux, et
contribuèrent à la victoire d'Alcazar-Kébir, où périt dom Sébastien de
Portugal. Ceux des Morisques qui préférèrent la soumission à la fuite furent
internés dans les différentes provinces du royaume, comme l'avaient été
auparavant leurs frères de l'Albaycin et de la Vega. Les terres de l'Alpuxarra
furent distribuées à des colons venus en grande partie de la Galice et des
Asturies. Quarante ans plus tard, les Morisques furent chassés en masse de
cette Espagne, qu'ils avaient si long-temps possédée et fécondée de leurs
sueurs (2). Le fanatisme religieux, qui après tout a fondé la monarchie
espagnole, cette sentinelle avancée de la chrétienté, l'emporte, dans cette
occasion, sur l'intérêt matériel. L'industrie, le commerce de la Péninsule, son
agriculture surtout, ne se sont jamais relevés de l'atteinte que leur a portée
l'expulsion des Mores; mais enfin l'unité péninsulaire est constituée, et
l'islamisme a été refoulé pour toujours vers son berceau.



Remarquons, avant de quitter cette Vendée musulmane, que Calderon,
contemporain du dernier décret d'expulsion émané de Philippe III, ou, pour
mieux dire, du duc de Lerme, a pris visiblement parti pour les vaincus dans sa
belle comédie du Siège de l'Alpuxarra. Cette pièce semble une oeuvre de
réaction; tout l'intérêt y porte sur les Mores; leur rébellion est réhabilitée,
leurs griefs sont énumérés, exagérés même dans des vers que signerait un bon
musulman. Le sujet du drame est historique. Un chevalier more des environs
d'Almérie, don Alvar Tuzani, avait perdu sa maîtresse, la belle Maleha, au sac
de Galère; il retrouve parmi les cadavres son chaste corps, percé de deux coups
mortels à la poitrine, et jure de la venger à tout prix sur l'indigne chrétien
qui avait pu ravir au monde tant de beauté; il s'enrôle, pour le chercher, dans
l'armée chrétienne, et le découvre dans le soldat Garcès. Il y a là une scène
pathétique et terrible. Enfermé par hasard avec Tuzani dans la prison
d'Andarax, Garcès avoue son meurtre, et, dans le portrait qu'il fait de sa
victime, Tuzani reconnaît sa Maleha : il tue le meurtrier d'un coup de
poignard, et s'échappe; mais il est repris et conduit en présence de don Juan
d'Autriche, qui lui accorde son pardon à la sollicitation de sa soeur. Or,
c'est ainsi, comme dit le poète, que finit Aimer après la mort, ou le Siège
de l'Alpuxarra
. Quoique le jeune et brillant don Juan intervienne dans la
pièce pour la dénouer, comme l'antique deus ex machina, il y fait une
assez triste figure et s'y trouve entièrement éclipsé, non-seulement par le
héros du drame, mais encore, - voyez l'audace - par Ferdinand de Valor, qui
n'est autre, on s'en souvient, que le roi d'un jour Aben Humeya. Il y a bien çà
et là quelques restrictions, quelques réticences; mais ce sont des sacrifices
faits au préjugé populaire, qui, bien loin de déguiser la partialité du poète,
la font paraître au contraire dans tout son jour. Ces légers palliatifs
n'entament pas le fond du drame : quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, le
héros de la pièce est un More, et le personnage odieux, un chrétien. Je
m'imagine que le parterre de Madrid ne dut pas assister sans une extrême
surprise à la représentation de cette comédie généreuse et téméraire. Louer des
révoltés, des musulmans, en face de sa majesté catholique, à la barbe des
inquisiteurs..., quel scandale ! Il n'est pas bien certain que, sur ses
vieux jours, Calderon, devenu prêtre et dévot, n'ait pas fait pénitence, et que
le saint auteur des Autos sacramentales n'ait pas désavoué l'auteur
profane du Siège de l'Alpuxarra.



Ces préliminaires se sont beaucoup étendus, trop peut-être. Revenons à
notre point de départ, car il s'agit ici d'un voyage, non d'une histoire.
Partons enfin pour l'Alpuxarra, maintenant que nous avons pris une connaissance
générale des choses et des hommes qui ont fait un nom à cette terrible contrée.




xxxxxxxxxx
(1) Amer des pues de la muerte y el sitio de la Alpuxarra. M. Damas
Hinard a donné récemment une traduction énergique et fidèle de ce drame de
Calderon.
(2) J'ai vu à Madrid un manuscrit espagnol, écrit par un Arabe, à l'usage des
Morisques qui avaient oublié leur langue maternelle. C'est une suite de
préceptes entremêlés d'observations sur l'Espagne et la cour de Philippe III.
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د. جمال بن عمار الأحمر
رئيس منظمة الشعب الأندلسي العالمية
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رد: L’Alpuxarra, par: CHARLES DIDIER

مُساهمة من طرف د. جمال بن عمار الأحمر في السبت 24 أبريل 2010, 14:42

II.


Je sortis de Grenade le 4 juillet, à quatre heures du matin : c'était
l'époque des grandes chaleurs, il fallait profiter des premières heures de la
journée; dès huit heures, le soleil est brûlant. Je montais un cheval de louage
assez bon. L'inévitable mozo, qui cumule les fonctions d'écuyer, de
fourrier et de guide, nie suivait sur une mule rétive chargée de mon léger
bagage. Comme le pays est loin d'être sûr (quel pays est sûr en Espagne?),
l'intendant de Grenade, qui alors était M. Alexandre Mon, aujourd'hui ministre
des finances, m'avait donné pour escorte deux carabiniers du fisc, dos
carabineros de la real hacienda
, bien montés et armés jusqu'aux dents.
J'avais moi-même dans mes fontes une paire de pistolets biscaïens, et à ma
selle pendait un rétac, retaco, sorte de tromblon fort court que les
contrebandiers portent sous leur manteau et qu'on charge jusqu'à la gueule. Je
ne parle que pour mémoire d'un yatagan maure qui brillait à ma ceinture. Tout
cela réuni ne laissait pas de composer un arsenal fort respectable, et c'est ce
qu'il fallait, car on va en partie de plaisir comme à la guerre dans cette
bienheureuse Espagne. La petite caravane ne fut au complet qu'à Armilla,
village situé à une lieue de Grenade; un des carabiniers s'était fait attendre,
la mule n'était pas chargée à l'heure fixée, que sais-je encore? Si, comme
l'affirme le sage Franklin, le temps est l'étoffe des choses, on peut dire de
l'Espagnol qu'il taille en plein drap; il n'est jamais pressé; n'arrivera-t-il
pas toujours assez tôt? Mañana et que importa? demain! et qu'importe?
sont les deux mots favoris du vocabulaire et de la philosophie péninsulaire; un
voyage au-delà des Pyrénées est une école de patience et de résignation.



Albendin est le dernier village de cette vega ou campagne de
Grenade, à mon avis, beaucoup trop vantée; qu'y voit-on en effet? Du blé,
toujours du blé et encore du blé. Ce n'est pas la peine de venir si loin pour
en voir; il suffit, d'aller en Beauce, Quant à ces citronniers, ces orangers
dont on la dit couverte, ils ne fleurissent, hélas ! que dans
l'imagination des poètes: la température de la vega est trop froide pour qu'ils
puissent y passer l'hiver en plein vent. Encore une illusion dont il faut
porter le deuil ! Passé Alhendin, le terrain, jusqu'alors plat et uni,
commence à se briser et s'accidente de plus en plus. Un étroit défilé s'ouvre
et débouche au pied d'une éminence d'où la vue embrasse la vega tout entière,
Grenade au bout et le magnifique déploiement de la Sierra-Nevada, dont les deux
grands pics rivaux, Mulehacen et la Veleta (1), sont couverts de neige en toute
saison; de là l'épithète de Nevada, donnée à cette admirable montagne.
Le Xénil en descend et serpente à travers les moissons d'or, pour aller baigner
les tours vermeilles de l'Alhambra. On dit que le dernier roi more, Abu
Abdalla, surnommé Rey Chico (roi petit) dans les romances espagnoles,
s'arrêta sur cette colline en partant pour son exil de l'Alpuxarra, et ne put
retenir un profond soupir en voyant sa chère Grenade pour la dernière fois. Son
visir, Joseph Aben Tomixa, qui l'accompagnait, lui dit :
« Réfléchissez, seigneur, que les grandes infortunes, pourvu qu'on les
supporte avec force et courage, rendent les hommes aussi fameux dans l'histoire
que les grandes prospérités. - Hélas ! répondit en pleurant le pauvre roi
détrôné, quelles adversités égalèrent jamais les miennes ! - Tu as raison,
lui dit alors sa mère Zoraya, de pleurer comme une femme le royaume que tu n'as
pas su défendre comme un homme. » Ce lieu s'appelle encore aujourd'hui Soupir
du More
.



Au-delà de cette colline commence le Val-de-Lecrin, dont le nom arabe
signifie vallée d'allégresse; le pays en effet m'a semblé riant, bien cultivé,
bien planté, plus varié surtout, et beaucoup plus pittoresque que la monotone
et trop fameuse vega grenadine. Abritée contre les vents du nord par la
Sierra-Nevada, la terre y est propre à toutes les cultures; l'olivier y abonde,
les arbres les plus délicats, l'amandier, l'oranger, le citronnier, y
prospèrent sans effort; ajoutez à cela le charme et la fraîcheur des eaux
courantes qui sillonnent en tous sens ces campagnes privilégiées. Le premier
village du val est Padul, le second Dureal, peuplés tous deux de laboureurs et
de jardiniers. La route, d'abord assez commode et presque accessible aux
charrettes, sinon aux carrosses, devient rude, rocailleuse, difficile, et suit
brutalement les aspérités du terrain. Un ravin s'ouvre-t-il? elle descend à pic
jusqu'au fond et remonte ensuite en ligne droite le revers opposé, si escarpé
qu'il soit. Quoiqu'il fût de bonne heure encore, la chaleur était déjà si
forte, qu'il fallut faire une halte au hameau de Talara pour laisser rafraîchir
les montures; mais l'hôtellerie ou venta était si dénuée, si sale, si
repoussante, que je n'y voulus pas même entrer et m'allai coucher sous les
oliviers, au pied d'une longue arête de rochers taillés en scie, et dont les
têtes chauves se dessinaient en gris pâle sur le bleu foncé du ciel. Les
oiseaux se taisaient, en revanche toutes les cigales de la province chantaient
en choeur dans les champs moissonnés de la veille.



A mesure qu'on avance, le pays devient plus montagneux et par conséquent
plus pittoresque; il a dans la physionomie quelque chose du Cilento, cette
partie inexplorée de la province de Salerne où est le cap de Palinure. On
arrive à travers les grenadiers à Beznar, où Aben Humeya fut élu roi.
L'élection se fit en plein air, comme au temps des patriarches, au milieu d'un
champ d'oliviers; don Diégo de Mendoza nous a conservé les détails de cette
cérémonie dans son Histoire de la Guerre de Grenade. Les femmes
assistaient à l'élection, séparées des hommes, qui eux-mêmes étaient divisés en
trois catégories distinctes : les veufs, les célibataires, les maris. On
commença par les prières d'usage; les prêtres ou f'kis n'eurent garde
d'oublier les prophéties accommodées à la circonstance et les horoscopes tirés
de la conjonction des astres. Quatre bannières plantées en terre dans la
direction des quatre points cardinaux flottaient au gré du vent, et l'élu royal
eut grand soin de tourner le visage du côté du soleil levant, emblème de sa
grandeur naissante. Revêtu d'une robe de pourpre et ceint d'une écharpe
éclatante, il leva le pied droit, et, se prosternant devant lui, le dernier
Abencerage Aben Farax baisa en signe d'obéissance la terre qu'il avait foulée.
Le peuple alors le porta sur ses épaules en criant : Dieu bénisse Mahomet
Aben Humeya, roi de Grenade et de Cordoue! Tel était le mode d'élection des
anciens rois mores d'Andalousie, et aujourd'hui encore la même cérémonie se
pratiquerait sans doute au Maroc, si quelque usurpateur heureux, Abd-et-Kader
ou tout autre, venait à prendre la place d'Abderrhaman. Les coutumes des Mores
sont immuables, les siècles passent sans les altérer, tout marche autour de ces
tribus opiniâtres, elles seules demeurent immobiles et opposent une invincible
inertie à la marée montante de la civilisation européenne.



Après Beznar vient Tablaté, dont le pont, jeté hardiment sur un ravin de
deux ou trois cents pieds de profondeur, passe pour la clef de l'Alpuxarra; aussi
en est-il fréquemment question, dans les récits de la guerre des Morisques,
comme d'un point militaire de la plus haute importance. Prise et reprise tour à
tour par les deux armées, cette position fut le théâtre de luttes acharnées et
d'affreux massacres. Quand le marquis de Mondejar voulut s'en emparer pour la
première fois, il trouva le pont rompu. Campés sur les hauteurs du bord opposé,
les ennemis n'avaient laissé sur l'abîme qu'une frêle planche dont la vue seule
donnait le vertige. L'armée espagnole s'arrêta court devant cet obstacle
infranchissable; personne n'osait tenter un passage si périlleux; c'est bien ce
que les Mores avaient prévu, et ils ne prenaient pas seulement la peine de le
défendre. Tout à coup un franciscain, nominé Christoval de Molina, sort des
rangs chrétiens; le crucifix dans une main, son épée dans l'autre et sa
rondache accrochée à l'épaule, il tente bravement l'aventure au milieu d'une
grêle de flèches et de balles qui pleuvaient sur lui des hauteurs voisines.
Deux soldats l'imitent et le suivent de près sur la planche..., j'allais dire
sur la corde tendue; l'un des deux tombe et arrive en pièces au fond du
précipice; l'autre passe sans accident, et touche heureusement la berge
opposée, précédé du moine intrépide. Électrisée par leur exemple et leur
succès, l'avant-garde marche sur leurs traces, et bientôt l'armée entière
franchit homme à homme le gouffre béant sous ses pieds. Le pas est forcé, la
victoire reste aux chrétiens; mais ils en profitèrent mal, et prirent si peu de
précautions pour assurer leurs cantonnemens, que, surpris quelques jours après
dans le village où ils s'étaient établis, ils y furent massacrés jusqu'au
dernier par les monfis. Ces souvenirs guerriers sont bien loin de nous, et ces
contrées, jadis si turbulentes, sont rendues depuis longtemps au calme, à la
paix des travaux rustiques. Arrivé sur ce pont redoutable, je n'y trouvai ni
arquebusiers chrétiens ni arbalétriers mores, mais une belle jeune fille aux
yeux bleus, qui me présenta gracieusement des fruits dans une corbeille de
jonc.



Le site est sauvage et semble avoir été tourmenté, bouleversé par la fureur
des eaux diluviennes, ou par quelque tremblement de terre inconnu. Le sol est
partout sillonné de crevasses profondes, et d'énormes quartiers de roc gisent
entassés pêle-mêle les uns sur les autres, comme les débris d'une montagne
écroulée; c'est à peine si, en quarante siècles, une végétation maigre et
chétive a pu mordre sur ces blocs rebelles à toute culture. Peu à peu
cependant, cette âpre nature s'adoucit, la plaine reverdit, les collines se
boisent; viennent d'abord les châtaigniers, puis les oliviers, les mûriers, et
enfin les citronniers, les orangers, inséparables, dans notre imagination, de
ces contrées méridionales. Les vignes, qui, de juillet à décembre, donnent un
raisin délicieux, se suspendent amoureusement aux bras touffus des alisiers;
des sources jaillissent du pied des coteaux; des ruisseaux murmurent et fuient
de tous côtés à travers les bois et les prés aromatiques. Beaucoup de ces eaux
sont minérales, et attirent dans la belle saison les malades et les oisifs des
quatre points de l'Andalousie. Ajoutons qu'en fouillant les flancs de ces
collines charmantes, on découvre des marbres qui ont l'éclat de la nacre, et
une albâtre qui figure l'agate. Le pic de la Veleta, ce roi glacé de la
Sierra-Nevada, protège au nord ce paradis de verdure.



Il y avait long-temps que je n'avais joui d'une si belle nature et d'une si
belle soirée; le soleil baissait; les hauteurs de la sierra se teignaient déjà
de la pourpre vive du couchant; tout imprégnée du subtil et puissant parfum des
orangers, la brise des montagnes rafraîchissait l'atmosphère embrasée, et
ravivait en passant les plantes brûlées par les ardeurs du soleil. Le grand et
beau village de Lanjaron, un bourg, si vous voulez, bâti au milieu de cet Éden
champêtre, n'est qu'une longue rue droite qu'il me fallut traverser d'une
extrémité à l'autre. Les hommes étaient sans doute aux champs, car je n'en vis
pas un seul dans le village; mais les femmes, en revanche, y étaient au grand
complet. Elles prenaient le frais au seuil de leurs maisons; celles-ci
filaient, celles-là brodaient, quelques-unes chantaient sur la guitare. La
plupart étaient blondes, chose rare en Espagne, et toutes, suivant la mode andalouse,
portaient coquettement dans leurs cheveux une rose épanouie. En passant sous le
feu croisé de tous ces beaux yeux curieux et moqueurs, j'entendis voltiger à
mes oreilles les remarques les plus piquantes et les plus singuliers
commentaires. Les timides, chuchottaient et souriaient en tapinois; les autres
s'interpellaient hardiment d'une porte à l'autre en se montrant du doigt la
caravane, et l'on riait, Dieu sait comme ! car on avait les dents
blanches. Le pauvre voyageur n'était pas épargné, et la charité chrétienne
n'inspirait pas, on le devine, la verve de ces railleuses impitoyables. La
pointe acérée de leurs bons mots piquait au vif; leurs quolibets mordaient
jusqu'au sang. Un lézard tombé dans une fourmilière n'y eût pas été mieux
dépecé, et n'en serait pas sorti en plus mauvais état; mais le moyen de se
fâcher, elles étaient si jolies !



Lanjaron passé, on descend par une pente abrupte dans un torrent indompté,
où l'on marche quelque temps au bruit des moulins et des cascades. On traverse
ensuite un pays couvert, d'où l'oeil s'égare à perte de vue dans un dédale
immense de montagnes enchevêtrées les unes dans les autres, et qui, sous le nom
général de la sierra de Luxar, vont mourir au Château de Fer, sur les
marines de Motril et d'Adra. Les tons dorés et chauds du couchant s'étaient
affaiblis, puis éteints; les premières crêtes de l'Alpuxarra ondoyaient devant
moi dans les brumes blafardes du crépuscule, et au-dessus des autres cimes,
bien haut dans la nue, se dessinaient pâles, mornes, menaçans comme deux
spectres gigantesques, les pics souverains de la sierra neigeuse, Mulehacen et
la Veleta. Un diadème d'étoiles couronnait leurs têtes blanches.



La nuit nous surprit au milieu d'un second torrent où finit le
Val-de-Lecrin, et qu'on passe à gué comme tous les autres. Nous abordâmes fort
tard et fort las à Orgiva, où je revus par compensation l'hospitalité d'un
compatriote. L'aubergiste était Français, Auvergnat de naissance et
chaudronnier de son métier. L'Espagnol a fort peu d'estime pour cette profession,
qui jadis était l'apanage exclusif des gitanos; aujourd'hui cependant, il faut
bien le dire, quelque humiliant que soit cet aveu pour l'amour-propre national,
nos concitoyens font concurrence aux fils de la Bohême, et s'en vont exercer
par-delà les Pyrénées leur industrie nomade; bien plus, ils tondent les mules
et hongrent les poulains nouveau-nés, ce qui, en Espagne, est regardé comme le
dernier terme de la dégradation. Nonobstant le préjugé péninsulaire, l'enfant
du Cantal, passant par Orgiva, avait touché le coeur de la posadera, qui
pour lors était veuve, et l'avait épousée, elle et sa posada. Je
voudrais faire ici leur éloge; malheureusement l'hôtelière était laide,
l'hôtellerie était sale, et quant à l'hôte, quoiqu'il m'eût servi le vin du curé,
c'est-à-dire le meilleur du cru, je n'ai jamais payé plus cher un plus mauvais
souper. Joignez à cela que l'honnête Auvergnat s'entendit avec le non moins
honnête mozo pour me faire payer la dépense des montures, laquelle, selon nos
conventions, n'était pas à ma charge. - Orgiva, gros bourg bâti au pied de
l'Alpuxarra, forme un petit canton distinct qui confine avec les montagnes au
midi, et au nord, avec Torbiscon. La population s'adonne aux travaux agricoles.
Quoiqu'inégal et coupé, le territoire est fertile en produits de toute espèce,
et les procédés ruraux des anciens Mores y sont restés en usage comme dans les
huertas de Valence et de Murcie.



Le jour suivant, j'étais à cheval une heure avant le jour. Une descente
rude et pierreuse nous conduisit au fleuve Guadalfeo, qu'il nous fallut
traverser à gué en cinq ou six endroits, à la lueur des dernières étoiles;
grossi par une fonte subite des neiges de la Sierra-Nevada, le fleuve roulait
alors des eaux profondes et très rapides; le passage n'était donc pas sans
péril, surtout au milieu des ténèbres, et mon cheval perdit pied plusieurs
fois. Les chevaux de mes carabiniers n'étaient pas meilleurs nageurs, et nous
allions tous à la dérive, qui d'un côté, qui de l'autre, d'une manière
alarmante. La mule même et le mozo fripon faillirent se noyer de compagnie.
Pourtant tout le monde finit par s'en tirer; mais au-delà du fleuve, de
nouvelles fatigues nous attendaient : nous rencontrâmes un sentier plus
raide encore et plus rocailleux que celui par lequel nous étions descendus. Il
n'était que cinq heures du matin, et déjà les bouffées d'un vent chaud et sec
qui me frappaient le visage annonçaient une journée caniculaire. Le soleil se
leva tard pour nous, et nous le vîmes briller sur les hauteurs long-temps avant
d'être atteints par ses rayons, car nous marchions au fond d'une rambla,
nom qu'on donne en Espagne à de longs et profonds ravins creusés entre deux
montagnes et qui facilitent l'écoulement des eaux; ces ravins servent aussi de
route d'un village à l'autre, si bien qu'aux temps des crues, les
communications sont complètement interceptées. Au-delà des Pyrénées, on ne se
préoccupe pas de si peu de chose; si l'on ne peut voyager, eh bien! l'on ne
voyage pas. Les affaires en souffrent, qu'importe? demain les eaux baisseront,
et alors on passera. Demain! et qu'importe? j'ai déjà dit que ces deux
mots étaient l'expression trop fidèle du caractère espagnol.



La rambla où j'étais alors, et où je restai toute la matinée, forme
le lit du fleuve de Cadiar, que je passai bien quarante fois en quatre heures.
Quelle monotonie! quel ennui! serré, pressé entre deux parois nues et hautes de
huit à neuf cents pieds, le voyageur ne voit rien à droite, rien à gauche;
devant lui, un long ruban blanc se déroule indéfiniment, à mesure qu'il avance.
Quand ce n'est pas dans l'eau, on marche sur des caillons ronds qui roulent
sous le pied des chevaux avec un bruit de ferraille étourdissant. Quelques
saules et deux ou trois moulins sont les seuls accidens de ce paysage insipide
et desséché. Je me trouvais alors dans la sierra de Contraviesa, qui court
parallèlement à la Sierra-Nevada, dont elle forme le premier échelon du côté de
la Méditerranée. Les Arabes l'appelaient la sierra de l'Air, sans doute
à cause des grands vents qui y soufflaient de leur temps, mais qui ne s'y
faisaient guère sentir à l'époque de mon passage. On m'avait promis des liéges
séculaires, des chênes antédiluviens; je ne sus voir, hélas! que de maigres
arbustes suspendus piteusement aux flancs des rochers. Ce qu'il y a de plus
rare en Espagne, ce sont les bois; c'est une si bonne fortune d'en rencontrer
en voyage, qu'il n'y faut jamais compter. Le fleuve, si je l'avais remonté
jusqu'au bout, m'eût conduit à Cadiar, ce village de l'Alpuxarra où la
compagnie du capitaine Herrera fut égorgée pendant son sommeil par les monfis
d'Aben Farax, le dernier Abencerage; j'aperçus de loin ce village par une
échappée, mais je n'y montai point : je comptais pénétrer dans l'Alpuxarra
par le revers opposé, et mon itinéraire me conduisait directement à Almérie.



Je quittai donc, et sans regret, cette première rambla pour une seconde
aussi déserte, aussi profonde, mais beaucoup moins large que celle de Cadiar.
La nouvelle rambla ne donnait passage à aucun fleuve, pas même au plus
mince ruisseau; seulement quelques sources y filtraient péniblement à travers
les sables fins et brûlans qui avaient remplacé les cailloux roulés du matin.
Il y avait bien çà et là des myrtes et des buissons de pins maritimes, mais si
bas, si chétifs, que des nains seuls auraient pu s'y abriter. La chaleur était
suffocante; des deux côtés s'élevaient de grandes masses de terre blanche dont
la réverbération brûlait les yeux, cette gorge étroite était une véritable
fournaise. Pas un souffle n'agitait l'air, pas un nuage ne voilait, ne
tempérait les rayons de ce soleil incendiaire; on pouvait tout aussi bien se
croire dans quelque défilé du Sahara. La caravane avançait lentement, car les
chevaux enfonçaient dans le sable, et les taons les déchiraient. Mes carabiniers,
qui avaient commencé la journée en chantant, ne chantaient plus et soupiraient
ardemment après une venta qu'ils savaient être dans ces parages. La mule
baissait l'oreille, le mozo vivait sur la même espérance que les
carabiniers; moi-même, à vrai dire, je commençais à m'apercevoir que j'étais à
jeun, qu'il était midi, et que nous étions en selle depuis trois heures du
matin. Enfin la venta si désirée parut à l'horizon et fut saluée par les
hennissemens et les hourras combinés des chevaux et des cavaliers.



Après une halte réparatrice dans un bois d'orangers, trésor d'autant plus
précieux à pareille heure qu'il était moins attendu, nous poursuivîmes notre
route de rambla en rambla. Je ne saurais dire précisément où j'étais, car nous
avions l'air de tourner sur nous-mêmes dans un labyrinthe dont notre guide
avait à peine le fil. Tout ce que je sais, c'est qu'on suivait toujours la
lisière de l'Alpuxarra, à travers les plis et replis de la Contraviesa. Tous
ces défilés se ressemblent, sauf un cependant qui me frappa et que j'entendis
nommer, si j'ai bonne mémoire, Burdamarela. Figurez-vous deux arêtes de rochers
rouges taillés et découpés de la manière la plus bizarre, ceux-ci en aiguille,
ceux-là en coupole, d'autres en statues fantastiques, tous également pittoresques;
un ruisseau rouge aussi, et qu'on prendrait pour un ruisseau de sang, tombe en
cascade le long de leurs flancs décharnés et va faire tourner au fond de cet
abîme, digne de l'enfer de Dante, le plus prosaïque de tous les moulins. Par un
contraste étrange et charmant, une grande et belle fille aux yeux noirs, aux
dents blanches, la première figure humaine que j'eusse rencontrée de la
journée, me vint présenter gracieusement de l'eau qu'elle avait puisée dans un
vase de bois; elle ne pouvait certes nie faire un cadeau plus agréable, et ne
voulut accepter en échange qu'une place dans mes prières por la pobre
Alpuxarreña
, pour la pauvre habitante de l'Alpuxarra.



Était-ce vraiment la fille du moulin, ou n'était-ce pas plutôt la bonne fée
des voyageurs? Le mozo sournois prétendit, lui, que c'était une sorcière, et
qu'elle avait jeté un sort sur sa mule, parce que sa mule perdit un fer dans la
rencontre. Il fallut quitter les bas-fonds et monter au hameau perdu de Barita,
où l'on ne trouva ni fer ni maréchal-ferrant; force fut de pousser tant bien
que mal jusqu'à Beninar, où l'on fut plus heureux. Ces deux villages, situés
l'un et l'autre au-dessus du large fleuve d'Adra, que l'on passe sans pont,
cela va sans dire, appartiennent aux anciennes tahas de Cehel ou Zueyhel, et
sont aujourd'hui dans les limites de l'Alpuxarra. Mais quels villages, grand
Dieu! je renonce à les peindre. Imaginez tout ce que vous pourrez de plus
désolé, de plus désespéré, vous resterez encore au-dessous du réel. Et les
habitans, quel air sauvage! quel abandon d'eux-mêmes! quels haillons! quelle
ignorance de tout! Oubliés par la civilisation au milieu de rochers stériles
qu'ils grattent de père en fils pour leur faire rendre un peu de blé, un peu de
vin, les choses de première nécessité, ils sont aussi loin de l'Europe que
s'ils habitaient les hautes vallées de l'Atlas ou de l'Hymalaya. Notre
irruption à Beninar fit évènement : la boutique, que dis-je? la caverne du
maréchal fut bientôt assiégée, envahie par la population tout entière. Les
femmes étaient les plus curieuses et les plus importunes; elles me tiraient
toutes à la fois par mes habits pour savoir de quelle étoffe ils étaient faits,
et si j'étais de chair et d'os comme tout le monde. Pendant ce temps, les
enfans en chemise ou sans chemise me grimpaient aux jambes, tandis que leurs
pères et leurs grands-pères jetaient à la dérobée sur mon escorte et sur moi
des regards sombres et farouches. Nul doute que, si j'eusse été seul, ces
bédouins de l'Espagne seraient allés m'attendre, l'escopette à la main, au coin
du premier bois ou du premier rocher. Ce jour-là, j'en ai la conviction
profonde, je dus la vie ou du moins ma bourse aux deux carabiniers de
l'innocente Isabelle.



J'avais marché tout le jour au fond de ravins étouffés, j'avais besoin
d'air et d'espace; mon désir fut satisfait : la longue et pénible côte de
San-Roque me conduisit sur un vaste plateau découvert où l'horizon s'ouvrit
tout d'un coup devant moi. La sierra de Gador m'apparut de là dans tout son
développement. Ce n'est pas, certes, une vue riante; au contraire, cette
montagne, célèbre par ses mines de plomb, ne l'est pas moins par sa sécheresse.
Je n'y découvris pas un seul arbre, mais cette aridité même ne manque pas d'une
certaine grandeur. Du plateau de San-Roque, on descend dans les belles
campagnes de Berga, c'est-à-dire que l'on passe brusquement et sans transition
de l'Afrique à l'Italie; je dis l'Italie, car j'ai trouvé à Berga des scènes et
des sites champêtres que je n'ai vus nulle part en Espagne : l'Espagne, en
général, est fort peu champêtre. Ici, par exception, les villa et les métairies
sont disposées coquettement comme en Toscane et cachées à demi sous l'ombrage
des figuiers et des oliviers; la vigne est soutenue sur des piliers blancs et
retombe en guirlandes chargées de grappes; les grenadiers et les lauriers-roses
servent de clôture et forment aux bords du chemin de ravissans massifs. La lune
s'était levée et jetait sur cette fraîche et riante nature des lueurs
mystérieuses; la sierra de Gador se dessinait en noir sur le fond étoilé du
ciel.



L'hôte à qui j'eus affaire ce soir-là n'était pas un compatriote; je ne
m'en trouvai ni mieux ni plus mal : la posada de Berga vaut celle
d'Orgiva. Le bouge qu'on m'y donna sous le nom pompeux de chambre noble (cuarto
caballero
) était si exigu, si étouffant, si fétide, et le lit me parut
tellement suspect, que je me réfugiai sur la terrasse (sotea), et passai
la nuit à la belle étoile, enveloppé dans mon manteau. Le maître du logis ne
s'en formalisa nullement. Le posadero espagnol ne compromet pas pour si peu sa
gravité majestueuse et sa sublime indifférence; rien ne l'émeut, rien ne
l'étonne; son flegme est magnifique, sa froideur impose, son accueil est celui
d'un palatin; loin de souhaiter la bienvenue aux voyageurs, il les honore à
peine d'un regard. Sa maison est ouverte, entrez-y; quant au reste, c'est à
vous d'y pourvoir.



Le jour était depuis long-temps levé quand je partis le lendemain pour
Dalias, et je fis la route, qui n'est que d'une lieue, mais une lieue d'Espagne,
avec les paysannes qui portaient gaiement au marché, dans de petits paniers de
sparte, des légumes, des fruits, surtout des figues, et déjà des raisins. Elles
n'avaient pas la grace et la beauté des femmes de Lanjaron (il n'y a qu'un
Lanjaron sous le ciel des Espagnes), mais c'était la même désinvolture, les
mêmes propos libres et hasardés. Leur jupon court et retroussé jusqu'à mi-jambe
leur donnait un air leste et provocant; leurs yeux noirs peu timides dardaient
sous la rustique mantille de laine des regards malicieux. Ma présence les
intriguait; elles tiraient à part mon escorte et l'accablaient de questions au
moins indiscrètes. Qui étais-je? d'où venais-je? où allais-je? Mes carabiniers
eux-mêmes n'en savaient pas tant. Ce qu'il y avait de certain, c'est que je
n'étais pas un recruteur de sa majesté don Carlos-Quinto. La protection
officielle de la recel hacienda répondait de mon orthodoxie politique.
On décida (et si c'était moins héroïque, c'était plus sûr) que j'étais quelque administrador,
ou pour le moins un inspector, contralor, contador, que sais-je? En
Espagne, tout le monde est fonctionnaire en or.



Dalias est un gros bourg assez bien percé, suffisamment aéré, et bâti sur
les premiers plans de la sierra de Gador, c'est-à-dire tout-à-fait en plaine.
Son nom veut dire treille en arabe, et encore aujourd'hui les raisins de
Dalias sont exquis. Ce fut là, dit-on, le premier établissement fixe des Mores
venus d'Afrique. Bien des siècles plus tard, lors de la révolte des Morisques,
les chrétiens échappés au premier massacre se réfugièrent dans une vieille tour
démantelée, où ils se défendirent bravement pendant trois jours et trois nuits.
Enfin, les assiégeans y mirent le feu, et, menacés d'être brûlés vifs, les
assiégés demandèrent à capituler. Joignant la moquerie à la cruauté, les monfis
leur répondirent que, puisqu'ils ne pouvaient passer par l'escalier déjà brûlé,
ils n'avaient qu'à passer par la fenêtre, et qu'on les recevrait en bas à
composition. La tour était fort élevée, mais, pressés par le feu qui déjà les
enveloppait de toutes parts, les malheureux chrétiens finirent par se
précipiter. Les uns se tuèrent, les autres se rompirent les membres; tous, même
les femmes et les enfans, furent achevés à coups de couteau. Voilà ce que les monfis
appelaient recevoir à composition.



A la sortie de Dalias, nous passâmes par un étroit défilé, planté de
figuiers, et qui était jonché de mules et de chevaux morts. Une épizootie
foudroyante avait éclaté quelques jours auparavant, et plusieurs convois de bêtes
de somme avaient été cruellement décimés dans ce ravin meurtrier. Telle est
l'incurie espagnole, qu'on n'avait pas même songé à enlever ces cadavres, dont
la putréfaction achevait d'empoisonner l'air. Je traversai cette affreuse
voirie aussi vite que le mauvais chemin me le permit, et, sorti heureusement de
la gorge homicide, je débouchai dans une plaine immense, stérile, déserte;
brûlée par un véritable soleil des tropiques. Pas un arbre, pas même un
arbrisseau; la Méditerranée encore invisible est au bout; la sierra de Gador
court à gauche; à droite s'étend à perte de vue une lande abandonnée; quelques
fabriques de plomb apparaissent de loin en loin, et la fumée noire qui s'en
échappe salit l'azur éclatant du ciel. Ce champ de feu s'appelle champ de Dalias,
et porte le surnom vulgaire de Cantaranas (Chante-Grenouilles); il
faudrait bien plutôt l'appeler Chante-Cigales, car je n'entendis tout le
jour que le cri métallique et agaçant de cet insecte importun. Une taverne
isolée, la Venta-del-Campo, s'élève au milieu de ce désert africain, et bien
qu'elle soit le séjour de la soif, de la faim, de pis encore, on est heureux de
trouver un abri, même celui-là, contre les ardeurs de cette zône torride.
Quelle misère ! quel dénuement ! Pas un morceau de pain, à peine un
peu de paille pour les animaux, et quelques gouttes d'une eau saumâtre,
épaisse, nauséabonde, qu'on eût partout ailleurs repoussée avec dégoût; mais,
dans l'Alpuxarra, à midi, par une chaleur équatoriale, on se contente de peu.
Une glace de Tortoni eût valu là..., je n'ose dire combien, et l'on comprend
que la belle duchesse d'Albe, voyageant en Espagne, se fît suivre de son
glacier.



Il fallut repartir, car je voulais coucher le soir même à Almérie, dont
j'étais loin encore. La plaine continue, la chaleur aussi; pas un mouvement de
terrain, pas un nuage au ciel. Les montures étaient haletantes; le mozo
prétendait, en jurant et maugréant, que j'assassinais ses bêtes et ruinais son
patron; un des carabiniers dormait paisiblement sur sa selle, l'autre essayait
en vain de faire bonne contenance, ses yeux se fermaient tout doucement, et son
menton battait sa poitrine. On parvint ainsi jusqu'à Roquetas, ancien
château-fort qui n'est plus qu'un village, où l'on charge de la soude et
beaucoup de plomb pour la France. On gagne de là l'extrême bord de la mer; on
le suit quelque temps, et bientôt l'on attaque la fameuse montée de Cañarete.
gorge étroite, escarpée, qui s'élève en zigzag et serpente péniblement sur les
flancs d'une montagne à pic; c'est un site effrayant, terrible; des rocs nus,
décharnés, se dressent de toutes parts comme des squelettes gigantesques, et la
mer se brise à leur pied avec un bruit lugubre; un vent perpétuel fait voler
dans l'espace l'écume des vagues, et mugit sourdement dans les fissures du
rocher; les choucas et les oiseaux de proie ajoutent, par leurs cris sauvages,
à l'horreur de ce lieu formidable. Le sentier est si rapide, qu'il a fallu des
murs d'appui pour le rendre praticable; encore, malgré cette précaution
nécessaire, indispensable, le vertige prend-il aux meilleures têtes.



Un pareil passage est tout justement taillé pour la commodité des
malfaiteurs et des partisans de toute espèce, qu'ils fassent la guerre aux
voyageurs ou seulement au fisc; aussi la légende de l'endroit est-elle riche en
récits d'embuscades, de surprises, de faits d'armes de plus d'un genre. A
l'approche de ce pas périlleux, mes deux carabiniers s'étaient réveillés
tout-à-fait; ils avaient même eu soin de rafraîchir l'amorce de leurs carabines
et de leurs pistolets; j'en avais fait autant de mon côté. La prudence, sinon
la crainte, était permise : peu de temps auparavant, sept gardes-côtes
avaient été assaillis et battus à plate couture par une vingtaine de
contrebandiers, lisez dix, pour ne rien exagérer. L'aventure de la veille
pouvait se renouveler le lendemain, car ici la contrebande n'est pas un fait
isolé, mais un fait permanent, de tous les jours; c'est l'état de choses de ces
parages, tout le monde s'en mêle, depuis le ministre qui laisse faire, et pour
cause, jusqu'au vagabond sans feu ni lieu, qui paie de sa personne et brave
l'escopette des préposés pour une douzaine de cigares ou un madras anglais.
Toutefois la journée se passa sans coup férir; je n'eus pas même, hélas!
l'émotion d'une rencontre suspecte.



Une fois au point culminant du Cañarete, la beauté de la vue dédommage des
fatigues de la matinée; l'oeil plane sur tout l'espace de mer contenu entre la
Pointe d'Hélène et le promontoire volcanique de Gate, autrefois cap Carideno.
La ville d'Almérie apparaît bientôt elle-même, gracieusement assise au fond de
sa rade en fer à cheval. Les crêtes bleues des deux sierras de Filabrès et
d'Algamilla percent la nue, comme les créneaux d'une citadelle élevée contre le
ciel par l'orgueil des Titans. Le soir venu, ce magnifique panorama se couvrit
d'une vapeur d'or, qui passa bientôt au pourpre, et les brises marines nous
firent oublier par leur fraîcheur vivifiante les ardeurs tropicales des landes
de Dalias. La lune brisait ses pâles rayons dans le miroir onduleux de la
Méditerranée. Les chevaux avaient repris courage, et ne se ressentaient point
des rudes épreuves de la journée; le mozo lui-même ne jurait plus, et les
carabiniers entonnaient des coplitas.



La coplita est une romance de quatre vers, le plus souvent
improvisée et chantée, qu'elle soit gaie ou triste, sur un air invariable; cet
air sacramentel est une cantilène monotone un peu sauvage, souvent fausse, et
n'a pour lui que cette espèce d'originalité qui constitue la couleur locale.
Soit dit sans faire tort à mes deux chevaliers du fisc, improvisées ou non,
leurs coplitas laissaient beaucoup à désirer, sous le rapport de la
musique et des paroles; leurs voix d'ailleurs ne les faisaient pas valoir. Une
entre toutes, cependant, me parut mieux que les autres et m'est restée dans la
mémoire c'est la plainte amoureuse d'un prisonnier, disons tout, d'un galérien,
presidiario, qui n'a que son coeur à donner, mais qui, en le donnant,
croit faire encore un cadeau de prix. Hâtons-nous d'ajouter, pour l'honneur de
l'objet aimé, que la peine des présides n'entraîne pas en Espagne l'infamie que
laisse chez nous le bagne. Voici le quatrain des carabiniers tel qu'ils le
chantaient; si la mesure n'y est pas, qu'on s'en prenne aux chanteurs, non à
moi : je cite littéralement.



No soy duque, conde ne marques,


Soy un pobre presidiario;


Mas un corazon quien sufre y calla


No se incuentra donde se quere (2).


Le sentiment exprimé dans ces vers ne manque assurément ni de dignité ni
d'orgueil; il représente fidèlement la fierté native, la personnalité
chevaleresque, pundomorosa, du peuple, du vrai peuple espagnol. Les
échos de la nuit répétaient encore les dernières notes de la coplita
militaire, quand nous arrivâmes devant Almérie. La porte de la ville allait se
fermer, car il était tard. La population des campagnes était depuis long-temps
couchée, celle de la ville l'était aux trois quarts; aussi ne fut-ce pas sans
peine, et surtout sans attendre (en Espagne on attend toujours), que je parvins
à me faire ouvrir la posada de San-Fernando.




xxxxxxxxxx
(1) Le pic de Mulehacen a 1,800 toises de haut; la Veleta, une trentaine de
moins.
(2) «Je ne suis duc, comte ni marquis, je suis un pauvre galérien; mais un
coeur qui souffre et se tait ne se rencontre pas où l'on veut. »
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د. جمال بن عمار الأحمر
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رد: L’Alpuxarra, par: CHARLES DIDIER

مُساهمة من طرف د. جمال بن عمار الأحمر في السبت 24 أبريل 2010, 14:44

III.


Selon l'opinion commune, qu'on nous pardonnera de résumer en deux mots,
Almérie est une cité phénicienne; son premier nom fut Port-Grand; les Romains
la baptisèrent Urci; elle s'appela ensuite Viji, et son nom actuel, qu'elle
tient des premiers Mores débarqués en Espagne, veut dire en arabe miroir.
Soeur aînée de Grenade, Almérie fut sa rivale et brilla long-temps avant elle,
témoin ce vieil adage populaire :



Almérie était Almérie,


Grenade était sa métairie.


Indépendamment de ses produits agricoles, elle avait de grandes
manufactures d'étoffes de soie, d'or et d'argent: son commerce était si étendu,
si prospère, qu'on l'appelait la Clef du Gain, Llave de Ganancia. En
1147, les Génois assiégèrent cette ville avec une armée navale composée de
soixante-trois galères et de cent soixante-trois bâtimens de transport; malgré
des forces si imposantes, ils ne vinrent à bout de leur entreprise que grace à
l'assistance du roi de Castille et du comte de Barcelone, dont les troupes
attaquèrent la place par terre, tandis qu'eux-mêmes l'assaillaient par mer.
Quelle idée tant d'efforts réunis contre une seule ville ne donnent-ils pas de
sa puissance ! Quoique poussé avec vigueur, le siège dura long-temps. La
défense des Mores fut héroïque, mais inutile; ils succombèrent. Emportée
d'assaut, Almérie fut livrée au pillage. Le butin fut immense; entre autres
richesses, les vainqueurs en rapportèrent la fameuse coupe d'émeraude, sacro
catino
, qui fit sous l'empire le voyage de Paris, et qui, restituée à Gênes
en 1815, est conservée aujourd'hui dévotement dans le reliquaire de la
cathédrale. Telle est l'origine que don Diego de Mendoza, dans son Histoire
de la Guerre de Grenade
, et les chroniqueurs les mieux informés attribuent
à la précieuse relique de San-Lorenzo; mais s'il faut en croire les Génois, le sacro
catino
aurait été conquis à Césarée au temps des croisades, bien des
siècles auparavant, il aurait, selon eux, figuré parmi les présens offerts à
Salomon par la reine de Saba, et même c'est dans ce plat merveilleux que le
Rédempteur du monde aurait partagé avec ses disciples l'agneau pascal. Qui donc
s'imagine-t-on glorifier par de semblables rêveries?



Retournons à Almérie, et passons des fables du cloître aux réalités de
l'histoire. Conquise par les rois catholiques deux ans avant Grenade, Almérie
mourut du coup, ou du moins elle ne fit plus dès-lors que végéter et languir.
Son sol est toujours aussi fertile, son climat aussi propice, sa rade aussi
sûre; mais la vie manque, et tout manque avec elle. Plus de commerce, plus
d'industrie, l'agriculture est restée dans l'enfance. Aux riches et intrépides
galères du moyen-âge ont succédé de méchans caboteurs, dont Alicante et Malaga
sont les colonnes d'Hercule. Les grandes manufactures d'étoffes précieuses ont
fait place à de misérables fabriques de sparterie qui occupent la population
pauvre, c'est-à-dire à peu près tout le monde. On me fit voir en grande pompe,
et comme quelque chose d'extraordinaire, une fabrique de céruse et une autre de
plomb giboyer, qui me parurent peu florissantes. Tout ce qui ne vit pas des
ateliers ou des champs vit de la pêche, sans préjudice de la contrebande, qui
est l'industrie-mère et avouée du pays; on s'en cache à peine. Si je ne la
faisais pas, se dit chacun à part soi, pion voisin la ferait à ma place, et le
fisc n'y gagnerait rien. Cette commode logique met les consciences à l'aise.



Ne croyez pas, quand je vous parle de contrebande, qu'elle se pratique ici
clandestinement comme un trafic honteux et coupable dont soi-même on rougit;
non, elle se pratique en plein soleil, à main armée, aussi publiquement que
s'il s'agissait de la spéculation la plus naturelle et la plus licite. Un
débarquement est annoncé; trois ou quatre cents cavaliers, souvent plus,
surgissent comme par enchantement, et, bien montés, bien armés, se rangent en
bataille sur la côte pour recevoir au débarquement la cargaison frauduleuse.
Que voudriez-vous qu'une poignée de douaniers fit contre une armée ?
Qu'elle mourût?... Oh! l'on n'est point si héroïque en Espagne; on aime mieux
partager. Dix-neuf fois sur vingt, la douane est complice et prend sa part du
butin. Il y en a pour tout le monde; ne faut-il pas bien que tout le monde
vive? Une fois débarqués, les ballots sont chargés tranquillement sur des
mules, et conduits en bon ordre et sous bonne escorte à leur destination. On
fait bien aussi la contrebande par les Pyrénées et par la frontière de
Portugal; mais, comparées aux expéditions du midi, celles du nord et de l'ouest
tombent dans les infiniment petits. Tandis que j'étais à Almérie, on parlait
d'un convoi de huit cents mulets, et, quelques mois auparavant, six cents
contrebandiers des environs s'étaient laissés surprendre dans la rivière de
Tabernas, au pied de la sierra de Filabrès. Cette fois, le fisc avait été mis
sur la trace des fraudeurs, non par ses suppôts ou ses espions, mais par des
jaloux; car il est à remarquer (et c'est là un des traits caractéristiques de
cette étrange industrie) que, lorsqu'une ville ou un village ont opéré leur
débarquement, ils prêtent main-forte à la douane contre le débarquement du
voisin, afin, disent-ils naïvement, d'empêcher la concurrence.



Les Anglais, comme chacun sait, sont les instigateurs de ces fraudes
monstrueuses, et l'Espagne n'est pas pour eux une alliée, c'est un débouché;
aussi la guerre civile faisait-elle bien leur affaire; ils n'y voyaient qu'une
diversion favorable à leur âpre négoce. Tandis qu'on se battait en Navarre, les
côtes d'Andalousie étaient dégarnies de troupes, et le métier n'en allait que
mieux. On ne se figure pas la masse de produits britanniques introduits ainsi
dans la Péninsule, sans compter ceux qui y entrent par les voies régulières;
les villes et les campagnes en sont inondées; un jour suffit à
l'approvisionnement d'une année. Fondez, après cela, une industrie nationale.
Encore quelques années de ce régime, et l'Espagne pourrait se trouver,
vis-à-vis de l'Angleterre, à l'état de colonie, comme le Portugal l'est depuis
le traité de Méthuen. Je tiens le fait suivant d'un ministre anglais à Madrid.
Le chiffre des exportations destinées à l'Espagne dans une seule ville,
Liverpool, et pour un seul article, le coton, a dépassé, en un seul mois, le
chiffre des importations totales de la douane espagnole pendant toute une
année, et pour tous les articles de tous les pays. L'excédant était entré par
contrebande. Quelle perte énorme pour le trésor! Les choses en sont arrivées à
ce point que les manufacturiers catalans vendent, comme provenant de leurs
propres fabriques, des tissus anglais marqués à leur nom par leurs correspondans
de Manchester ou de toute autre place, et introduits en fraude dans leurs
magasins. Jamais l'exploitation d'un peuple par un autre ne s'est pratiquée sur
une plus grande échelle et par des moyens plus machiavéliques. La ruse
échoue-t-elle, on recourt à la violence, et le droit du plus fort est là pour
couvrir et légitimer les iniquités les plus criantes; les croisières anglaises
n'ont pas d'autre but, et les huit cents canons de Gibraltar, contre qui donc
croyez-vous qu'ils soient braqués ? Tout le monde le sait, tout le monde
le dit; mais on le répète en vain tous les jours et dans toutes les
langues : l'Angleterre n'en poursuit pas moins sa route en ligne droite
avec une persévérance, une audace, qui ont fait d'elle l'arbitre suprême de
tous les marchés.



La première chose qu'on montre d'ordinaire à un voyageur dans une ville
étrangère, surtout au midi de l'Europe, c'est la cathédrale, qu'elle en vaille
ou non la peine. Celle d'Almérie est un assez beau vaisseau du XVIe siècle;
mais elle est fort basse, par crainte sans doute des tremblemens de terre, et,
contemporaine des révoltes morisques, elle a je ne sais quel faux air de
forteresse, comme si, en cas d'attaque, elle avait dû servir de refuge aux
fidèles. On y voit encore des citernes, et le clocher carré aurait pu, au
besoin, faire une bonne défense. Ici, du reste, il n'est pas question
d'architecture : montueuses et tortueuses, pavées mal ou pas du tout, les
rues, percées au hasard, s'en vont où elles peuvent et comme elles peuvent;
jetées pêle-mêle les unes par-dessus les autres, les maisons affectent la même
liberté, le même désordre. La plupart sont carrées, et toutes, soigneusement
passées à la chaux, se terminent par des terrasses où l'on prend le frais
pendant les soirées d'été. Si, au lieu de s'ouvrir sur la rue, les croisées
s'ouvraient en dedans sur les cours intérieures, on prendrait ces habitations
pour des maisons moresques. A cela près, il n'existe pas dans toute l'Espagne
une ville dont la physionomie soit plus arabe que celle d'Almérie, vue surtout
à vol d'oiseau. J'avais quelque peine à ne pas me croire de l'autre côté de la
Méditerranée. Pour compléter l'illusion, la vieille forteresse sarrazine qui
domine la cité ressemble trait pour trait à la casbah de Tanger : elle
est, comme elle, abandonnée, démantelée, ruinée; mais on y découvre encore, en
cherchant bien, quelques vestiges des appartemens habités jadis par les émirs.
Elle pouvait, dit-on, contenir vingt mille aines; la ville entière, y compris
son faubourg, ne les contient pas aujourd'hui.



Malgré les violentes réactions catholiques des XVIe et XVIIe siècles,
quelques maisons particulières ont échappé au marteau du saint-office et gardé
intact le cachet more. Je m'en rappelle une entre autres, dans la rue dite de
la Descente d'Almanzor (Bajada de Almanzor), que l'on prendrait pour une
maison de Constantine ou de Tétuan; le nom même de la rue ne saurait être plus
musulman. Presque toutes avaient autrefois des noms analogues; mais elles ont
été pour la plupart débaptisées par les Français en 1808, qui leur ont donné
pour parrains les grands hommes de l'époque ancienne et moderne. Il y a la rue
Murillo, la rue Cervantès, la rue Sénèque, la rue Trajan, et ainsi des autres.
Certes, on ne pouvait être plus courtois envers les peuples conquis.



La courte occupation française s'est signalée par un bienfait plus
efficace : elle a chassé les morts et avec elle la mortalité du sein des
églises. Le cimetière construit par les Français à l'extérieur de la ville en
est assez éloigné pour être en certains temps un but de promenade. On s'y rend
en tartane (traduisez patache), à travers de vastes champs de cactus-opuntia;
mais la paresse indigène se contente ordinairement de la promenade intérieure
de la ville. Cette promenade est plantée des plus beaux ormeaux que j'eusse vus
en Espagne. On va m'objecter sans doute que l'ormeau n'est pas précisément un
arbre oriental, et qu'il s'allie mal aux souvenirs du croissant. D'accord;
aussi n'est-il ici que l'exception : il frappe comme une anomalie à côté des
cactus, des lauriers roses, et surtout des palmiers, qui balancent leur tête
africaine dans les cours et dans les jardins. Almérie jouit d'une grande
richesse et d'une grande variété de végétation : la soude, le coton, le
sparte, croissent de toutes parts dans les environs de la ville; la canne à
sucre, le café, l'indigo, l'ananas, s'y sont acclimatés sans peine. J'ai mangé
au mois de juillet des chirimoyas du Pérou venues en pleine maturité dans le
jardin du gouverneur, et l'on pourrait naturaliser de même sur le territoire
d'Almérie tous les fruits d'Amérique les plus délicats, les plus savoureux. Je
ne parle pas des mûriers, des platanes, des amandiers; tous ces arbres et
beaucoup d'autres du même genre sont communs dans tout le midi de l'Espagne.
Nous ne saurions mieux terminer l'énumération de ces richesses naturelles qu'en
citant le passage suivant du Voyage Scientifique de Guillaume
Bowles : « Me promenant un jour, dit-il, à quelques centaines de pas
de la ville, je vis que la mer avait rejeté sur la plage cinquante à soixante
vers de cinq à six pouces de long sur un de large, et dont le corps était
divisé en anneaux. J'en pris un, et m'aperçus qu'il secrétait abondamment dans
mes mains une liqueur qui les teignait en pourpre; je le coupai en huit morceaux,
et de tous les huit sortit la même liqueur, si bien que j'en recueillis ainsi
une bonne cuillerée. Cette découverte me fit penser que la pourpre, si estimée
des anciens Orientaux, qu'ils l'achetaient au poids de l'or, émanait de trois
animaux différeras : le murea ordinaire, qui vit toujours au fond de la
mer; la pourpre proprement dite, coquillage imparfait que l'on voit souvent
voguer sur l'eau comme un navire, à l'aide d'une membrane qui lui sert de
voile, et enfin le ver sans coquille que je viens de décrire (1). »
Laissons au naturaliste anglais l'honneur et la responsabilité de sa
découverte; remarquons seulement que les habitans d'Almérie n'en tirent aucun
parti; bien plus, ils l'ignorent, et l'insecte précieux distille en pure perte
sur leurs grèves sa pourpre orientale.



Si jusqu'à présent je n'ai rien dit de la population, c'est que je n'ai
rien à en dire; hidalgos et commerçans m'ont paru peu cultivés, peu sociables,
et dépourvus de toute originalité. L'habit des hommes est celui de tout le
inonde. Les femmes sont restées plus fidèles aux traditions de leurs mères; la
basquine noire est toujours de mode, et les chapeaux du Palais-Royal, ou
prétendus tels, n'ont pas encore détrôné la mantille indigène; on voudrait
seulement qu'elle encadrât de plus jolis visages. Je ne parle pas de la
chaussure : le soulier quasi-chinois et le bas de soie bien tiré sont le
triomphe des Espagnoles de toutes les provinces et de toutes les classes. Comme
partout, le paysan a plus de caractère que les citadins, et son costume est
assez pittoresque, quoique peu compliqué et singulièrement élémentaire. Rien de
plus simple, de plus primitif; jugez-en. Une tunique de toile qui laisse à nu
les jambes, un gilet sans manches, des sandales de sparte nommées alpargatas,
une ceinture rouge et un feutre à larges bords, voilà ce costume au grand
complet. Encore ne parlé-je ici que du labrador aisé; le manoeuvre ne
porte qu'une chemise et un caleçon. Quant aux enfans, je n'ai pas besoin de
vous dire qu'ils vont tout nus dans les champs, dans les rues, et se roulent au
soleil comme des sauvages de l'Océanie.



Un Irlandais qui a sur le bord de la Méditerranée une assez belle maison
m'en fit les honneurs avec beaucoup de cordialité, bien que je ne lui fusse ni
connu ni recommandé. Quand je n'étais pas en course, j'étais sur sa terrasse,
suivant du regard les tableaux mouvans du port et les navires qui fuyaient à
l'horizon comme des oiseaux blancs. Plus la journée avait été brûlante, plus la
soirée était fraîche. Mariées ensemble, les brises de terre et de mer
confondaient dans l'espace le parfum salin des plantes marines et les
émanations plus douces de la vega. C'étaient là vraiment des nuits élyséennes.
Le paysage d'ailleurs est admirable, et possède, indépendamment de beautés plus
modestes, les deux élémens du sublime dans la nature, les montagnes et l'Océan.
On oublie l'Europe dans cette Afrique anticipée; j'y faisais pour ma part une
assez bonne vie, et je l'aurais volontiers prolongée, si l'Alpuxarra ne m'eût
réclamé.
Il fallait songer enfin à y
transporter ma tente.




xxxxxxxxxx
(1) Introduction a la historia natural y a la geografia fsica de Espana,
in-4°, page 164.




CHARLES DIDIER.



http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Alpuxarra_-_I
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رد: L’Alpuxarra, par: CHARLES DIDIER

مُساهمة من طرف د. جمال بن عمار الأحمر في السبت 24 أبريل 2010, 14:50

L’Alpuxarra - II


Revue
des Deux Mondes
, tome 11, 1845
Charles
Didier



L’Alpuxarra - II


III.


J'avais
fait, à Almérie, la connaissance d'un compatriote, M. T... de Grenoble;
compromis dans la conspiration de Paul Didier, il avait depuis lors quitté la
France. Après avoir erré quelques années en Suisse et ailleurs, il avait fixé
ses pénates en Espagne, où il exploitait plusieurs établissemens
métallurgiques. Précisément alors ses affaires l'appelaient dans l'Alpuxarra;
il fut décidé que nous ferions le voyage ensemble. C'était une bonne fortune
pour moi, qui trouvais en M. T... un guide instruit et profondément versé dans
la connaissance des lieux que je voulais visiter. J'avais licencié, en arrivant
à Almérie, mes deux carabiniers; le mozo fripon s'était licencié
lui-même, à ma grande satisfaction. Je me pourvus d'un autre écuyer, et dus me
contenter cette fois pour escorte d'un seul piéton armé d'une escopette; il est
vrai que l'arsenal de mon nouveau compagnon de voyage était aussi bien fourni
que le mien : il avait comme moi dans ses fontes des argumens
péremptoires, et son fusil de chasse à deux coups figurait avec avantage à côté
de mon tromblon.



Almérie
a quatre portes : la porte du Secours, la porte du Soleil, celles de la
Mer et de Purchena; nous sortîmes par la dernière, et prîmes la direction du
nord. Le chemin, qui est d'abord assez bon, forme la tête d'une route militaire
ouverte par les Français et abandonnée après eux; non-seulement l'Espagnol ne
fonde rien, mais il n'a pas même l'esprit de conservation dans ses mains tout
se dégrade, tout périt. De ce côté de la ville, le paysage est aride, l'horizon
borné; des collines pierreuses et grisâtres courent tristement des deux côtés;
entre elles coule, à travers les lauriers-roses, le fleuve d'Almérie, torrent
capricieux qui, selon la saison, laisse à sec son large lit, ou renverse tout
sur son passage. Après quelques milles, on passe le pont des Palmes, ainsi
nommé à cause du grand nombre de palmiers qui croissent à l'entour. Je n'en
avais jamais tant vu. Ce qu'on remarque avec moins de plaisir, ce sont de
nombreux milagros; on appelle ainsi des croix de bois plantées à la
place où quelque meurtre a été commis. Ces sinistres jalons évoquent des images
peu pastorales sur les pas du voyageur, et l'invitent à la prudence.



Tout
ce pays est plus que suspect; des histoires de voleurs en défraient seules la
chronique. Mon compagnon de voyage en savait quelque chose, et par expérience;
il avait été plusieurs fois attaqué sur la route même que nous suivions, et
quinze jours s'étaient passés à peine depuis sa dernière aventure. Parmi les
brigands qui cette fois l'avaient assailli se trouvait son domestique. Peu de
temps auparavant, quatre assassins l'avaient salué, en plein jour, presque au
même endroit, d'une volée de coups de fusil; mais ceux-là n'en voulaient pas à
sa bourse, et ne songeaient qu'à satisfaire une inimitié commerciale irritée
encore par sa qualité d'étranger, qui, au-delà des Pyrénées, est un titre de
réprobation. M. T... s'était toujours tiré d'affaire avec un rare bonheur, mais
sa soeur avait été moins heureuse que lui : attaquée elle-même et blessée
grièvement par ces sauvages, elle était morte des suites de ses blessures. De
tels antécédens étaient bien faits pour inspirer quelques alarmes, et on
n'affronte pas des dangers si certains sans une passion bien décidée pour les
voyages. A cette époque d'ailleurs, un faccioso nommé Arraès exploitait
l'Alpuxarra au nom du droit salique de don Carlos, qui ne s'en doutait guère. Cette
rencontre entrait donc en ligne de compte dans les chances du voyage. Et
qu'avions-nous pour faire face à tant d'ennemis? Notre unique fantassin. Il est
vrai que notre escorte compta bientôt un homme de plus : le hasard nous
fit rencontrer un second fantassin connu du premier, armé comme lui de
l'escopette classique, et qui consentit, sur notre demande, à faire route avec
nous. Renforcés d'autant, nous poursuivîmes notre marche avec plus de sécurité
et prêts à tout évènement.



Laissant
à droite Viator et Pechina, deux villages insignifians de la juridiction
d'Almérie, nous traversâmes Huercal, gros bourg noyé dans la verdure, et
bientôt, quittant la grande route qui s'en va serpenter sur les montagnes, nous
descendîmes dans le lit du fleuve pour y marcher durant quatre mortelles
heures. La végétation des deux berges est assez belle, mais le milieu est d'une
aridité désespérante; les lauriers-roses font trop vite place aux cailloux, et
pas un arbre, pas un misérable buisson ne s'élève pour modérer les ardeurs du
soleil. Il était midi, un air immobile et chaud pesait sur nous comme un
manteau de plomb. Nous ne traversions ni hameaux ni villages, mais nous en
apercevions quelques-uns sur les hauteurs. A droite est le village de Rioja, où
finit la sierra d'Alhamilla, qui arrive d'Almérie en ligne droite; à gauche est
celui de Gador, où commence la sierra qu'il baptise, et que les flores, plus
poétiques, avaient nommée la sierra du Soleil Des carrières de jaspe, répandues
aux environs, signalent ce point intéressant à l'attention des géologues. Plus
haut est Santa-Fé de Mandujar; puis vient Alhavia, où croissent en abondance
des dattes, des figues, des pêches; mais, hélas! nous étions dans notre rambla
comme Tantale, qui, du fond du Tartare, dévorait des yeux les vergers de
l'Élysée. La seule halte que nous permît le temps fut une courte et assez
maigre étape à la Calderona, taverne isolée et comme suspendue au versant d'un
précipice, laquelle n'est guère hantée que par les charbonniers et les bandits.



Plusieurs
torrens, descendus de la vaste et imposante sierra de Filabrès, viennent
successivement grossir le fleuve d'Almérie : c'est d'abord le Rio de
Tahernas, puis celui de Gergal, et enfin le Nacimiento; ce dernier, descendu de
la sierra de Baza, est le fleuve d'Almérie proprement dit, quoiqu'il ne prenne
ce nom qu'au point de jonction; l'autre affluent arrive de la sierra de Gador
et s'appelle le Bogaraya, ou fleuve d'Andarax; c'est celui-là que nous
continuâmes à remonter. Nous le passions toutes les minutes, et souvent nous
marchions dans l'eau. Je dois ajouter, à la gloire de nos deux janissaires,
qu'ils s'en tiraient mieux que les chevaux eux-mêmes, et que, loin de se
laisser dépasser par eux, ils étaient toujours en avant. Ils me représentaient
fidèlement l'un et l'autre le véritable fantassin espagnol, sobre, discret,
agile, infatigable; tout lui suffit, rien ne le décourage; son jarret de fer se
joue de la fatigue, un ognon la lui fait oublier: pour un Bigarre, il irait au
bout du monde. Jusqu'alors spacieuse, la route, je veux dire la rivière, se
rétrécit par degrés et fait des coudes fréquens; quelques moulins et quelques
chaumines sont dispersés de loin en loin sur les deux rives; les villages sont
toujours sur les hauteurs : d'un côté s'élève Alicum, de l'autre Terqué,
et, tout près de Terqué, Abentarique ou Ventarique, village arabe autour duquel
on recueille du salpêtre en abondance. Le fisc s'en réserve le monopole; mais
il en est de cela comme des douanes : on a bien vite formulé une défense,
il ne faut pour cela qu'un carré de papier; quant à le faire exécuter, c'est
moins facile. Sur le littoral, on fait la contrebande; sur la montagne, on fait
de la poudre : c'est l'industrie du lieu, et il n'y a pas de délateurs,
parce qu'il n'y a que des complices; chaque maison, chaque hutte, chaque grotte
est une poudrière clandestine. La poudre ainsi fabriquée est loin d'être fine.
Qu'importe? telle poudre, telle escopette; en Espagne, on n'y regarde point de
si près, et l'on y tue son homme sans tant de cérémonie.



Nous
quittâmes enfin le lit du Bogaraya; il en était temps, car cette route frayée
par la nature est des plus fastidieuses. Une fois sur la terre ferme, on gravit
un chemin plus commode, tracé en corniche sur les premières pentes de la sierra
de Gador. De l'autre côté du fleuve s'élève le Monténégro, sentinelle avancée:
de la Sierra-Nevada. Il faisait chaud encore, mais les oliviers nous prêtaient
leur ombrage, et nous pûmes bientôt nous rafraîchir à la magnifique fontaine
d'Illar, dont les jets vigoureux sont autant de cascades. Les femmes du village
y puisaient de l'eau dans des cruches de terre informes; elles-mêmes étaient
peu gracieuses, et nous firent un farouche accueil. Il se trouvait parmi elles
une pauvre jeune fille de douze à treize ans, qui vint danser nue autour de
nous. - C'est la gitana, nous dirent-elles cyniquement; que vos seigneuries n'y
fassent pas attention! - La malheureuse enfant était folle, folle de naissance,
et, malgré sa beauté, malgré son malheur, elle servait de jouet à cette
population barbare.



J'ai
dit barbare, et je maintiens le mot, car, à mesure qu'on s'enfonce dans les
montagnes, le peu de civilisation que les côtes doivent au commerce et au
mouvement des voyageurs disparaît et fait place à des moeurs plus rudes et plus
sauvages. Le nombre des milagros augmente en proportion; cela veut dire
que les meurtres se multiplient, sans que la justice se donne la peine de
rechercher les meurtriers, à moins pourtant qu'ils ne soient riches, car alors
elle les exploite, les pressure, et leur vend heure par heure, c'est-à-dire écu
par écu, des délais et des sursis qui ne les sauvent pas toujours, mais les
ruinent infailliblement. Je connais un habitant de l'Alpuxarra, vieillard
aujourd'hui fort pacifique et corrégidor de son village, lequel a eu le malheur
de tuer un homme il y a une trentaine d'années. Un escribano a la preuve
du crime, et vit depuis trente ans d'un silence qu'il se fait payer à prix
d'or. Vous figurez-vous une persécution plus effroyable? Le patient n'est pas
riche; comment le serait-il? tout ce qu'il perçoit, tout ce qu'il gagne
appartient à son bourreau; c'est pour lui qu'il possède, c'est pour lui qu'il
travaille. L'oublie-t-il un instant, il le voit tout d'un coup surgir devant
lui comme un spectre acharné. De l'argent! de l'argent! toujours de l'argent!
Qu'il refuse, on insiste; qu'il s'indigne, on le menace, et si le désespoir le
pousse à la révolte, on évoque à ses yeux l'échafaud. C'est la victime
elle-même qui m'a raconté son supplice, un supplice de trente ans! et tandis
que le vieux corrégidor me parlait d'une voix étouffée par la rage et la peur,
il promenait autour de lui des regards inquiets, égarés, comme s'il eût vu,
rôder à ses côtés exécrable escribano .



Après
Illar, on traverse Instincion, hameau misérable. On passe près de Ragot, qu'on
laisse dans les bas-fonds, au sein d'une vallée verte que le fleuve arrose et
fertilise. Les crêtes sont arides et dépeuplées; à peine y voit-on paraître,
d'espace en espace, un chevrier vêtu de peau comme les pâtres de la Sabine, et
qui joue de la musette quand il ne tire pas des coups de fusil. Son troupeau,
rétif et vagabond, trouve à peine à brouter quelques touffes de thym entre les
cailloux. La route en zig-zag passe à travers des rochers magnifiques; et dont
les brusques escarpemens, les formes abruptes et déchirées, portent l'empreinte
de bouleversemens terribles. Un de ces ro¬chers pittoresques nommé Pierre
Forée, Piedra Forada, est coupé en deux comme par la hache d'un géant,
et donne son nom à une rambla qui s'avance tortueusement et péniblement
jusqu'au coeur de la sierra de Gador. Un petit vallon frais et riant est jeté
comme une oasis au milieu de ce chaos de pierres; on s'y repose avec charme à
l'ombre des platanes et des figuiers. Non loin est une venta solitaire
et proprette, dont la maîtresse accorte et jolie nous arrêta au passage pour
nous offrir le gaspacho de rigueur; c'est le sorbet du pays. Ne vous
attendez cependant pas à quelque chose de raffiné; rien au contraire n'est plus
rustique : le gaspacho n'est qu'une salade au pain qui, étendue
d'eau glacée, désaltère et rafraîchit fort bien quand on n'a rien de mieux.



Ici
finit la terre de Marchena et commence l'Alpuxarra véritable, le pays des mines
et des fourneaux. A peine a-t-on mis le pied sur ce sol métallifère qu'on
rencontre la fonderie royale d'Alcora; sur l'autre rive du Bogaraya est un
autre établissement métallurgique nommé la Forge Catalane. La montée n'a pas
cessé d'être rude et rocailleuse. On a devant soi le revers oriental de la
Sierra-Nevada; on aperçoit, dispersés sur ses larges flancs, plusieurs villages
de l'Alpuxarra orientale, Tizis et son ermitage, Padulès, Ohanès, Canjayar,
Beyrès, et d'autres dont les noms plus ou moins gutturaux m'échappent. Mais
bientôt l'horizon se ferme, les montagnes se rapprochent, se resserrent, le
fleuve lui-même disparaît et gronde invisible au fond des vallées. Au moment
où£nous entrions dans cette gorge funèbre, le soleil s'était couché derrière
les hauts pics de la sierra, et le crépuscule était venu attrister ces lieux
déjà si tristes; un épervier regagnait son aire en jetant dans l'espace un cri
rauque et mélancolique; une vague inquiétude envahissait la nature et nous
envahissait nous-mêmes. Nous marchions en silence, la main sur nos armes, et
serrés les uns contre les autres, comme si nous eussions craint à chaque pas
une embuscade. La nuit gagnait, la solitude redoublait, on ne rencontrait
personne, on ne distinguait rien, rien que le squelette noir et décharné des
monts d'alentour. On arriva ainsi à l'entrée d'une gorge étroite et sombre; une
lumière brillait à travers les ténèbres; nous avançâmes. C'était une maison,
c'était le Pilar, le toit hospitalier sous lequel nous devions passer la nuit.



Le
Pilar est une fonderie de plomb. Cet établissement, qui appartient à M. T...,
chômait alors, par suite des manoeuvres plus ou moins licites d'une forte
maison espagnole qui avait accaparé tout l'alquifoux de la contrée. La victoire
devait rester et était restée en effet aux gros capitaux; tout ce qu'avaient pu
faire les petits fabricans avait été de courber la tête sous cet orage
industriel. Voilà les aménités de la concurrence : la ruine de l'un est la
fortune de l'autre; c'est le droit du plus fort érigé en loi dans toute sa
brutalité. L'Évangile l'avait prévu : on donnera, dit-il, à celui qui a,
on ôtera à celui qui n'a pas. N'apercevant ni bois ni houilles, on se demande
naturellement avec quoi l'on chauffe ici les fourneaux : les ronces et les
herbes qui croissent entre les rochers servent à cet usage, et suffisent à la
fusion de l'alcool et de l'alquifoux. Rien, on le voit, n'est plus simple ni
plus économique; tout le monde peut arracher de l'herbe; on en est quitte pour
les frais de transport. Je ne crois pas même qu'on paie un droit à la commune,
ou, si l'on en paie un, ce droit est minime. Aussi la fabrication du plomb
s'obtient-elle ici à plus bas prix que partout ailleurs. Voici, pour l'estimer
en chiffres, quelques renseignemens recueillis sur les lieux. Soixante quintaux
d'alquifoux donnent en vingt-quatre heures de travail une moyenne de quarante
quintaux de plomb, lesquels ne reviennent guère qu'à 2,330 réaux (environ 600
francs). Le combustible ne figure dans ce total que pour environ 90 réaux
(moins de 24 fr.). L'alquifoux coûte à la mine 30 à 32 réaux le quintal (soit 7
à 8 fr. ), et la journée d'un ouvrier fondeur n'est que de 7 réaux (1 fr. 75 c.
); le surplus est absorbé par les faux frais et les frais généraux, surtout par
les transports, qui, faute de canaux et de routes, s'effectuent; chèrement à
dos de mulet. Voilà pour les prix de revient; quant au prix de vente, il était
à Almérie, quand je m'y trouvais, de 64 réaux (16 francs) le quintal. Il est
facile d'établir des calculs rigoureux sur ces bases, qui sont les véritables
en temps normal, sauf les razzias des accapareurs.



Dès
le matin, mon hôte s'enferma avec son régisseur pour s'occuper des affaires qui
l'amenaient, et moi je me mis en campagne. Le Pilar est situé dans ce que, les
Espagnols appellent un barranco, mot énergique et pittoresque qui peint
ce qu'il nomme, c'est-à-dire un défilé profond, étroit, désert, taillé, à pic
entre deux murailles de rochers. Tel est précisément le barranco du
Pilar : rien de plus solitaire, rien de plus désolé; en le remontant, je
ne rencontrai pas une habitation, pas un habitant, et m'allai perdre, après
beaucoup de fatigue et peu de plaisir, dans une espèce d'entonnoir creusé en
spirale au milieu des montagnes; c'est en vain qu'arrivé là je cherchai un
sentier : j'aurais pu me croire au bout du monde. Je me demandais comment
j'allais faire pour sortir de cet abîme, quand j'entrevis à quelque cent mètres
au-dessus de ma tête la silhouette peu rassurante d'un homme armé d'un fusil,
et au même instant un coup de feu fit retentir les échos d'alentour; une
palombe qui vint tomber sanglante à nies pieds me dit que ce n'était pas à moi
qu'on en voulait. Le chasseur m'eut bientôt rejoint pour s'emparer de sa proie.
Nous nous saluâmes en nous mesurant du regard avec curiosité; je n'étais pas
exempt d'une certaine inquiétude; mon inconnu, quel qu'il fût, sentait son
vagabond d'une lieue. Son costume se composait d'une chemise et d'un caleçon de
grosse toile; son feutre à grands bords avait pu avoir jadis une couleur, une
forme; il n'en avait plus. Après tout, cependant, la partie était égale; si
j'étais seul, l'ennemi l'était aussi; s'il avait un fusil, j'avais mon rétac,
et puis, en l'examinant de près, je fis sur sa physionomie des découvertes
moins alarmantes : quoique horriblement brûlé du soleil, son visage
n'était pas trop rébarbatif. Il s'apprivoisa même jusqu'à rompre le silence le
premier. - Jésus! s'écria-t-il, quel démon de l'enfer a conduit ici votre
seigneurie? - Le démon de la curiosité, lui répondis-je, et là-dessus la
conversation s'engagea; on fit connaissance. Mon homme était un mineur et se
rendait pour une affaire importante (il le disait du moins) du village voisins
d'Alamos à la ville d'Uxixar. Ce mot me fit dresser l'oreille, car Uxixar est,
comme on sait, la capitale de l'Alpuxarra. Je n'en étais qu'à deux ou trois
lieues, j'avais devant moi toute une longue journée d'été; comment résister à
la tentation? On devine que je n'y résistai point, et me voilà parti en
compagnie de mon braconnier.



Ne me
demandez pas par où mon guide me fit passer, je ne pourrais vous le dire; il
s'était vanté de me faire aller en ligne droite, et il tint parole. Peu lui
importait que le sentier fût ou non frayé; il allait devant lui comme un
chamois que nul obstacle n'arrête : montagnes, vallées, torrens, il
franchissait tout. Heureusement que j'avais le pied montagnard, et je fis bonne
contenance, bien que les alpargatas de mon compagnon eussent sur mes
bottes un avantage incontestable pour courir sur les rochers. Du reste, rien ne
me frappa dans cette course au clocher, si ce n'est la constante aridité du
paysage et l'absence complète de végétation, toutes les fois qu'on s'élève de
quelques bises au-dessus des vallées. Ces vallées même ne sont le plus souvent
que des ramblas ou des barrancos; c'est grand miracle quand le
regard peut s'arrêter, comme aux environs de Lucaynena, que nous laissâmes à
droite, sur un champ de seigle ou de maïs. De bois, il n'en faut pas parler,
et, quant aux eaux, elles sont moins abondantes dans cette partie de
l'Alpuxarra que dans les autres. Rien de plus monotone que l'aspect du pays,
tant qu'on marche sur les plans inférieurs. Dès qu'on atteint les hautes cimes,
on a, il est vrai, de magnifiques échappées sur la Sierra-Nevada et sur la
sierra de Gador, qui courent parallèlement de l'est à l'ouest, la première au
nord, la seconde au midi.



Point
centrai de l'Alpuxarra, Uxixar est bâti entre les deux chaînes, plus près
cependant de la Sierra-Nevada que de l'autre, sur le bord d'une rivière qui en
descend, et qu'on appelle le fleuve d'Adra. Malgré son titre de capitale, et
quoique élevé au rang de ville par le dernier roi more Abu-Abdalah, Uxixar
n'est qu'une assez pauvre bourgade de deux à trois mille habitans, adonnés à la
culture des terres et à l'élève des vers à soie. On remarque sur son territoire
beaucoup de mûriers blancs et plus encore de cailloux : l'orge et le blé ne
percent pas sans peine cette dure écorce. Les guerres et les haines religieuses
ont depuis long-temps cessé, le souvenir même en est éteint; cependant il
existe encore parmi les habitans des bourgades voisines un préjugé contre
Uxixar. Jaloux de ses privilèges de capitale, ils prétendent qu'un grand nombre
de familles mores s'y fixèrent à l'époque de l'expulsion générale, et en effet,
toute prévention à part, j'ai cru remarquer dans le peuple des physionomies
singulièrement africaines. La permanence des types nationaux expliquerait ce
fait, si toutefois la tradition populaire est fondée en -raison, comme c'est
probable. Malgré les rigueurs combinées de la politique et de la religion,
beaucoup de familles ont pu et dû nécessairement, soit par une cause, soit par
une autre, échapper à la proscription. Les exécuteurs de la loi étaient, après
tout, des hommes, et, ce qui pis est, des subalternes la clé d'or a dû, par
conséquent, ouvrir bien des coeurs à la pitié.



Quoi
qu'il en soit, j'eus une excellente occasion d'étudier cette population
suspecte, car ce jour-là on tirait la loterie, et il y avait foule, devant.
l'obscure échoppe où les numéros sortans étaient affichés. Je me plus à
observer le jeu des physionomies. Gaies ou tristes, on ne cachait guère ses émotions;
chacun mettait son coeur à nu avec la naïve expansion des peuples au berceau. La
joie bruyante des gagnans (c'était l'infiniment petite minorité) contrastait
plaisamment avec les figures longues; blêmes, désappointées de l'immense
majorité des perdans. - Ah! disait l'un en se frappant le front à grands coups
de poing, c'est quatre qui sort, et j'avais trois! Fatalidad! - Et moi
donc? disait un autre; je voulais le quatre : c'est ma femme qui m'a fait
prendre le cinq! - Ma foi! disait un troisième, si je perds, ce n'est pas faute
d'avoir prodigué l'huile à la sainte Vierge; sa lampe a brûlé nuit et jour
pendant trois mois. Après cela, ruinez-vous pour les dames du paradis (las
señoras del paraiso
) ! - Bah ! bah ! criait un quatrième,
plus exaspéré que les autres et en brandissant son couteau d'un air furibond,
on sait ce que cela veut dire; le lotero nous vole, c'est sûr! Les bons
numéros restent toujours au fond; les gros lots sont pour l'administration. Venganza!
- Une vieille femme qui avait gagné quelques piécettes passa près des mécontens
en faisant sonner sa petite fortune dans le creux de sa main. Je vis le moment
où ils allaient se jeter sur elle, et l'homme au couteau l'aurait volontiers
écorchée vive pour se venger du lotero, dont elle était complice à ses
yeux. Elle n'échappa qu'eu se plongeant dans la foule au plus vite. La colère
de ces forcenés, qui presque tous étaient des campagnards vêtus d'un simple
caleçon de toile, tomba alors sur une espèce de demi-monsieur, qui pourtant
n'avait pas gagné, et dont l'habit noir n'était pas fait pour exciter l'envie,
car il était fort gras et fort râpé. Les mots de fainéant, de voleur,
commencèrent à pleuvoir sur notre citadin, assaisonnés de l'inévitable épithète
de Moro! injure classique de ces contrées; et si un personnage important
de l'endroit, l'alcade ou son adjoint, ne se fût interposé, les pans du pauvre
habit noir ne seraient certainement pas sortis entiers des griffes de ces
furieux. Je compris mieux leur colère en apprenant que le susdit particulier
était le commis, et, qui pis est, le cousin du lotero.



Je
retrouvai là mon braconnier du matin. L'importante affaire qui l'amenait à
Uxixar n'était autre, il en convint alors, que le tirage de la loterie; il
avait fait, pour venir, six mortelles lieues de pays, de ces lieues plus
longues que larges, comme disent les paysans goguenards, et il lui en restait à
faire autant pour s'en retourner les mains vides. Voilà une journée qui lui
coûtait cher. Il est vrai qu'il avait pour compensation le produit de son
braconnage. La loterie est la passion dominante du peuple espagnol, et cela
sans distinction de sexe ni de rang : c'est un délire, une frénésie,
surtout quand l'heure de la clôture approche; alors la fièvre redouble; si
l'argent manque, on s'en procure à tout prix : on emprunte, on mendie, on
vole, on vend son corps... On vendrait son aine pour un terne.



Je
n'ai pas autre chose à dire d'Uxixar. Cette fameuse capitale n'est, en deux
mots, qu'un village, comme Beninar, ou peu s'en faut; elle n'a pour elle qu'ira
air salubre et d'admirables vues sur la Sierra-Nevada. A peu de distance est le
fief de Valor, qui avait donné à la famille ommyade d'Aben Humeya le nom
chrétien qu'il portait lui-même à Grenade avant d'être élu roi de l'Alpuxarra;
non loin est Mecina de Bonbaron, où naquit son successeur, Aben Aboo, et
au-dessus les sombres et inaccessibles cavernes de Berchulez, où ce dernier fut
assassiné. Trevelez est plus haut encore, juste au-dessous du pic de Mulahacen,
à l'extrême lisière des régions habitées et habitables. En redescendant vers
Torbiscon et Orgiva, on rencontre Portugo, l'ancien château-fort de Jubilez, et
plusieurs villages d'origine arabe, qui tous appartiennent à l'Alpuxarra et
jouèrent un rôle dans la grande insurrection du XVIe siècle; défendus par la
force de leur position autant que par la bravoure de leurs habitans, ils
soutinrent pour la plupart des sièges en règle contre les troupes exercées du
marquis de Mondejar, du duc de Sesa et du grand-commandeur de Castille, don
Louis de Requecens, car il est à remarquer, à la gloire des vaincus, que
pendant trois années les plus illustres noms de la monarchie espagnole, y
compris don Juan d'Autriche, sont venus se heurter et quelquefois se briser,
témoin le marquis de Velez, contre une poignée de montagnards déterminés. Les
colons du nord de la Péninsule qui ont remplacé les indigènes déploieraient-ils
dans l'occasion la même énergie, le même courage? C'est ce que personne ne
saurait dire, attendu qu'ils n'ont point été mis à l'épreuve. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'ils n'ont jamais fait parler d'eux, d'où l'on peut conclure,
sans leur faire injure, qu'ils ont hérité des terres sans prendre l'esprit
indépendant et guerrier qui les ensanglanta si souvent. Le Galicien est resté
Galicien, l'Asturies, Asturien; il est vrai qu'en retrouvant sur la
Sierra-Nevada les châtaigniers, les rochers et les neiges de leurs propres
montagnes, ils ont pu se faire illusion et se croire encore dans leur première
patrie.






IV.


En
tirant une ligne droite d'Uxixar à la Sierra-Nevada, on laisse à l'est Larolès
et Bayarcal, et l'on arrive au port du Loup, un des passages les plus élevés de
ces montagnes; car, pris dans cette acception, le mot port, puerto, a en
Espagne le même sens que le mot col a dans les Alpes. A très peu de distance du
premier est un autre col ou port, celui de la Raguaha ou Ravaha (mot arabe qui
veut dire abondance d'eau), et en effet aucun point de la sierra n'est plus
riche en sources; ce second passage, qui de l'Alpuxarra conduit dans les plaines
du Marquisat, côtoie les hauts pics de l'Almirez et de Montayre, et va
déboucher entre Guadix et Fiñana, sous la vieille forteresse de la Calahorra,
bâtie pour en défendre l'entrée. Cette forteresse a joué un grand rôle dans la
guerre des Morisques. Le marquis de Velez, ne trouvant pas le passage
suffisamment défendu, eut l'idée au moins téméraire d'élever un fort au sommet
du col, afin de se rendre tout-à-fait maître du défilé; on envoya à cet effet
des ouvriers et, pour les protéger, trois compagnies d'infanterie sous les
ordres du capitaine Hernandez. A peine les premières tranchées étaient-elles
ébauchées, que les Mores tombèrent sur les Espagnols, en tuèrent un grand
nombre et mirent si bien le reste en déroute, que les fuyards se sauvèrent tout
d'une traite jusqu'à Guadix, d'où ils étaient partis et où ils revinrent sans
arquebuse, sans épée, sans habits; ils avaient tout jeté pour courir plus vite.
Cette déroute fit peu d'honneur aux armes chrétiennes et contrista profondément
le coeur magnanime de don Juan d'Au triche. Le projet de fort fut abandonné, et
jamais depuis il n'en fut question.



Non
loin de la Raguaha est une caverne creusée dans la montagne et qui porte le nom
sinistre de Grotte du Pendu (Cueva del Ahorcado). Cette grotte a sans
doute été le théâtre de quelque sombre drame, mais la tradition est muette à
cet égard, et le nom seul demeure comme une épitaphe énigmatique dont le sens
est perdu. Je me figure que cette caverne mystérieuse dut servir de refuge,
lors des persécutions dirigées contre les Morisques, à quelque malheureux
proscrit que les attaches toutes puissantes de la patrie enchaînaient malgré
tout au sol qui l'avait vu naître. Découvert dans sa retraite par les bourreaux
et traîné par eux sur le gibet, il aura payé de sa vie l'amour sacré du pays
natal. Tous ces lieux sont sauvages, solitaires et bien faits pour inspirer par
eux-mêmes les pensées les plus lugubre. Ce n'est qu'en se rapprochant des
plaines qu'on finit par rencontrer des châtaigniers, des mûriers, des oliviers,
et partout des pâturages admirables; justement renommées en Espagne, ces
prairies exhalent je ne sais quels parfums suaves, pénétrans, et sont d'une
fraîcheur délicieuse; des eaux vives, dont beaucoup sont ferrugineuses, donnent
à la chair des troupeaux comme à leur lait une saveur toute particulière.



Ce
pays, qui est l'ancienne Taha d'Andarax, est, comme son nom l'indique (Andarax
veut dire en arabe ère de vie), le meilleur de l'Alpuxarra et aussi le plus
peuplé; on y compte sept à huit villes ou villages groupés les uns près des
autres dans l'espace d'une lieue ; d'abord le préside d'Andarax, qui donne
son nom au district et au fleuve qui le traverse; un peu plus haut est Paterna,
qui a des sources médicinales et, chose inouïe, un pont sur sa rivière; tout
près est Alcolaya et Iniza; plus bas, Lauxar, un gros bourg, presque une ville,
située au sein d'une large et splendide vallée qui la sépare de la sierra; sa
population, supérieure à celle d'Uxixar en nombre, en activité est partagée
entre l'industrie agricole et l'industrie métallurgique. Les fourneaux fument à
travers ses vergers, et des convois de minerai traversent incessamment et
animent ses belles prairies. Le plomb de la sierra de Gador est seul exploité;
on ne tire aucun parti des mines de fer et de cuivre de la Sierra-Nevada. A une
portée de mousquet de Lauxar est le Fondon avec son annexe Bénécid, où la
couronne d'Espagne a une grande fabrique de plomb. On vante près de là les eaux
thermales connues sous le nom de Bains-des-Vieilles-Gardes-de-Castille.
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د. جمال بن عمار الأحمر
رئيس منظمة الشعب الأندلسي العالمية
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الجنس : ذكر
العمر : 57
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تاريخ التسجيل : 02/05/2009
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نقاط الشكر على الجدية الأندلسية : 3
نشاطه في منظمة ش الأندلسي ع : 4851
العمل/الترفيه : أستاذ جامعي. مؤسس في حركة إسلامية قوية في نهاية السبعينيات. وسياسي قديم. ومرشح برلماني سابق

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رد: L’Alpuxarra, par: CHARLES DIDIER

مُساهمة من طرف د. جمال بن عمار الأحمر في السبت 24 أبريل 2010, 14:52

Le
Fondon n'est qu'un faubourg de l'ancienne ville de Codbaa, qui était capitale
de l'Alpuxarra avant Uxixar et qui fut détruite par les Espagnols pendant la
guerre des Morisques; c'est à Codbaa que le dernier roi de Grenade, Abu
Abdalah, s'était retiré après son abdication forcée, et il y vécut cinq ou six
ans au sein d'une petite cour animée des illusions et des rêves dont on nourrit
toujours et partout les rois déchus. Cependant il se trouvait parmi ces
courtisans de l'espérance un homme de bon sens, le vizir Tomixa. Les rois
catholiques avaient abandonné en toute propriété à leur ennemi vaincu la Taha
de Purchena. Tomixa la leur vendit 80,000 ducats d'or à l'insu de son maître. « Seigneur,
lui dit-il en déposant cette somme à ses pieds, partez pour l'Afrique, quittez
à jamais cette terre où vous avez régné et où tout est fini pour vous. » Le
pauvre roi détrôné suivit en pleurant le sage conseil de son ministre, et,
chose étrange, ce même homme qui n'avait pas su mourir pour son peuple et pour
son royaume s'alla faire tuer au Maroc en combattant vaillamment à la bataille
de Bacuba pour un parent dont les droits étaient contestés. Élevée dès-lors au
rang de ville, même de capitale, Codbaa fut au siècle suivant la résidence
d'Aben Humeya, et c'est là qu'il fut assassiné à la suite d'un complot raconté
fort en détail par les historiens du temps. Nos voisins ont un proverbe trop
cru pour que je me permette de le citer littéralement, mais dont le sens est
que, toutes les fois qu'on creuse une affaire, on trouve une femme au fond. Le
roi Charles III en était si convaincu, que sa première question en toutes
choses était celle-ci : « Comment s'appelle-t-elle? » La mort
d'Aben Humeya démontre énergiquement la vérité de l'adage espagnol, et c'est
plus que jamais le cas de demander - Comment s'appelle-t-elle? L'histoire n'a
pas conservé son nom; nous savons seulement qu'elle était belle, bien née,
pleine, de grace et de raison, capable au besoin de résolution et sachant agir
comme elle savait vouloir, ce qui ne l'empêchait pas de s'habiller avec
élégance, de jouer du luth à ravir, de chanter encore mieux et de danser comme
une bayadère. Mariée à un parent d'Aben Humeya, don Vincent de Roxas, tué dans
cette guerre, elle était restée veuve fort jeune, et recevait les soins d'un
cousin nommé don Diégo Alguazil, qui l'aimait éperdument. Cet heureux, mais
imprudent amant vivait dans la familiarité du roi et lui parlait si souvent de
sa belle cousine, qu'il arriva ce qui arrive toujours en pareil cas, c'est que
le roi voulut la voir; il la vit en effet, et s'en éprit si fort lui-même,
qu'ayant éloigné le cousin, il profita de son absence pour lui enlever sa
maîtresse; il fallut user de violence pour la mettre au pouvoir de son
adorateur couronné. Quoique marié déjà à plusieurs femmes, Aben Humeya promit à
la belle veuve de l'épouser, pourtant il n'en fit rien; de là des plaintes
amères et d'implacables ressentimens; on ne se plaignait pas précisément
d'avoir été enlevée, l'amour, et surtout l'amour d'un roi, fait pardonner ces
choses-là, mais on s'indignait qu'étant femme de qualité, on fût abaissée au
rôle ignominieux de concubine. Le ravisseur avait emmené sa nouvelle conquête à
Codbaa. Quoique roi des Mores, Aben Humeya n'écrivait point l'arabe, il savait
à peine signer son nom, et avait auprès de lui pour suppléer à son ignorance un
neveu d'Alguazil, nommé Deyré, qui l'accompagnait partout; la jeune veuve, qui
était lettrée, remplissait elle-même au besoin les fonctions de secrétaire elle
profita de cette circonstance pour accomplir le projet meurtrier qu'elle
nourrissait au fond de son coeur; elle entraîna Deyré dans le complot, et tous
les deux se concertèrent pour venger, elle sa propre injure, lui celle de son
oncle. Ils informèrent secrètement Alguazil qu'Aben Humeya devait expédier un
courrier aux Turcs auxiliaires commandés par Aben Aboo et lui fournirent les
moyens de contrefaire ses dépêches. Alguazil n'eut garde de laisser échapper
une si belle occasion; usant du même stratagème que le fameux comte Julien
avait mis en pratique à Ceuta contre les lieutenans du roi Rodrigue, il fit
croire aux Turcs, au moyen d'une lettre simulée, que l'intention d'Aben Humeya
était de les attirer dans un guet-apens pour les faire tous égorger. Leur
fureur égala leur surprise, et leur vengeance fut aussi prompte que
terrible : ils marchent sur Codbaa; connus des sentinelles, ils pénètrent
sans résistance dans la place, occupée alors par seize cents hommes; quatre
cents autres faisaient la garde extérieure du palais, et vingt-quatre le gardaient
intérieurement; pas un des nombreux satellites d'Aben Humeya n'eut seulement la
pensée de défendre le roi qu'ils s'étaient choisi. Après avoir enfoncé la porte
de sa chambre au milieu de la nuit, les Turcs le surprirent couché entre deux
femmes, dont l'une, il faut bien le dire, était précisément l'héroïne de
l'aventure. Cela ne laisse pas de dépoétiser quelque peu la belle Morisque,
mais l'histoire est sans égards; elle ajoute que la veuve paya bravement de sa
personne dans cette scène tragique, et qu'elle tint elle-même les bras de la
victime pendant que le vindicatif Alguazil, qui naturellement jouait ici le
premier rôle, les lui attachait derrière le dos. La garde du palais avait été
désarmée pour plus de sûreté, et le palais fut pillé, saccagé; femmes, argent,
habits, les conjurés se partagèrent tout. Quant au roi, son procès fut bientôt
fait : il eut beau récuser ses juges, nier la lettre frauduleuse qu'on lui
attribuait, prouver en un mot son innocence : il avait affaire à des
passions aveugles et sourdes, l'amour, la haine, la vengeance, la cupidité. Sa
mort fut prononcée à l'unanimité, après un simulacre de jugement, où
l'impitoyable veuve de Roxas intervint comme accusatrice. Se voyant perdu sans
retour, Aben Humeya déploya tout à coup un grand courage et un grand caractère;
il déclara hautement que son intention n'avait jamais été d'être musulman,
qu'il n'avait accepté la couronne que pour se venger des injures que lui et son
père avaient reçues des ministres de Philippe II, qu'il avait atteint son but,
et avait fait assez de mal à ses ennemis pour se dire satisfait. Il prédit à
son successeur Aben Aboo, pour prix de sa félonie, une fin prochaine et
semblable à la sienne, puis il ajouta qu'il mourait dans la foi des chrétiens
comme il comptait y vivre s'il avait vécu. Il parlait encore quand Alguazil lui
jeta une corde autour du cou et la tira violemment d'un côté, tandis qu'un de
ses acolytes, Diégo d'Arcos, la tirait de l'autre. Le patient fit comme César,
il arrangea ses vêtemens, se couvrit le visage et mourut sans pousser un cri ni
même un soupir. On se rappelle avec tristesse qu'il n'avait que vingt-trois
ans. Son bourreau, Diégo Alguazil, ayant passé au Maroc après la guerre, y
épousa sa cousine et s'établit avec elle à Tétuan; là ils vécurent en paix sous
la loi de Mahomet, et eurent, dit-on, beaucoup d'enfans. Ainsi l'une des
tragédies les plus terribles de cette tragique histoire d'Espagne finit par un
mariage, ce dénouement obligé de toutes les comédies.



A
quelques lieues du Fondon s'élève la montagne du Préside, le point de la sierra
le plus riche en mines; car, à la lettre, on y trouve plus de plomb que de
pierres. J'y accompagnai M. T... qui allait y chercher de l'alcool avec son
régisseur du Pilar et l'employé d'en-haut, c'est-à-dire l'employé chargé
spécialement des achats de minerai. L'oncle Pierre (c'était son nom), petit
vieillard sec et musculeux, supportait la fatigue mieux que beaucoup d'hommes
jeunes, et passait pour connaître à fond les mystères des mines. L'exploitation
de la sierra se divise en saisons; chacune de ces périodes s'appelle une barada.
La saison morte est l'été, précisément celle où nous étions; il était donc au
moins douteux que mon hôte pût obtenir ce qu'il cherchait. Qu'en pensait
l'oncle Pierre? Il ne disait ni oui ni non : « Qui sait? répondait-il
sans se compromettre; il faut voir. Allons toujours. » Nous allâmes.



Une
côte horriblement nue, toute brûlée du soleil, et si raide que les mulets même
avaient peine à s'y maintenir en équilibre, nous conduisit, après une descente
non moins escarpée que la montée, au barranco de la Plomera, où l'on voit
d'anciennes mines exploitées au temps des Mores et peut-être avant eux; une
fabrique en activité porte encore aujourd'hui le nom de la Plomera, et s'élève
un peu plus loin. Rien d'ailleurs ne me frappa sur cette route, si ce n'est
deux ou trois belles fontaines dont le voyageur goûte d'autant mieux les
bienfaits, qu'arrivé sur la sierra, on ne rencontre plus d'eau. Pour ma part,
je ne me rappelle pas avoir jamais eu plus soif. Il était onze heures; la
chaleur était effroyable. Heureusement que le vent se leva dans l'après-midi;
mais ce fut alors un autre supplice : on vannait de tous côtés la terre
des mines pour en retirer les grains de minerai, et c'était aux quatre points
cardinaux des tourbillons d'une poussière fine et métallique qui nous
aveuglait, nous suffoquait.



Je ne
saurais mieux comparer la montagne du Préside, pour la forme, la couleur, le
mouvement, qu'à une fourmilière gigantesque. Quoiqu'on fût, comme je l'ai dit,
dans la morte saison, il y régnait cependant de l'activité, mais à l'extérieur
seulement; le labeur souterrain était suspendu. Je descendis dans plusieurs
mines, dans l'une entre autres dont le puits a sept cents pieds de
profondeur : j'en fus pour ma peine, et remontai comme j'étais descendu. Ne
croyez pas que ce soit une opération commode : on n'a, pour faire ce
voyage vertical et ténébreux, qu'un mauvais panier d'osier soutenu par une
mauvaise corde de sparte, et tout le reste à l'avenant. Les procédés en usage
aujourd'hui sont les mêmes absolument qu'au temps des Arabes, et si les
procédés mécaniques sont misérables, la vie des hommes est plus misérable
encore. Plongés nus ou presque nus dans les froides entrailles de la terre, ils
l'arrosent en vain de leurs sueurs : cette rude marâtre ne leur donne
rien; je dis rien, car la chétive pitance que le monopole jette par grace aux
mineurs est insuffisante pour réparer leurs forces, et les énerve au lieu de
les ranimer. Voici ce que j'ai vu : une espèce de brouet noirâtre, hideux
à voir, plus hideux à sentir, servi dans une gamelle, tranchons le mot, dans
une auge, quelque chose enfin qui n'a pas de nom. Pour se résigner à une pâture
ainsi faite, il faut la faim d'Ugolin ou l'instinct grossier des animaux
voraces. Nous n'avions point apporté de vivres, et, pour ne pas tomber
d'inanition, il nous fallut prendre notre part de cette agape immonde; cela me
fut impossible. Si seulement nous avions pu apaiser notre soif; mais,
non : la boisson qui a cours à la sierra sous le nom de vin est épaisse,
aigre, et sent le bouc à plein nez. Les Espagnols aiment ce parfum; ils
appellent bouquet l'arrière-goût de certaines outres puantes contre lesquelles
don Quichotte s'escrimait si bien, et qu'il aurait mieux fait d'éventrer toutes
une bonne fois pour l'honneur de la Péninsule. Convenez qu'il est dur d'être
condamné à un pareil breuvage en vue presque de Malaga, sous le soleil de Xérès
et d'Alicante. Ne pouvant boire ni manger, je fus heureux de trouver par hasard
quelques gouttes de mistela, sorte d'hydromel indigène fait avec du
verjus, du sucre et du miel. Je demande grace pour ces détails. Un voyage n'est
pas une épopée, et les humbles particularités, les trivialités même de la vie
journalière, contribuent souvent mieux que d'éloquentes généralités à faire
connaître l'état vrai d'un pays.



Pendant
que mes compagnons dînaient ou croyaient dîner, je m'esquivai furtivement du
hangar, pour ne pas dire de l'étable, où l'on nous avait servi cet affreux
repas, et, trompant la faim par les yeux, je gravis seul le point culminant de
la montagne. Quelle vue! quel horizon! A mes pieds se déroulait, comme une mer
onduleuse, l'Alpuxarra tout entière, hérissée de vagues écumeuses, c'est-à-dire
de crêtes blanches qui figuraient des vagues, tandis que les vallées dessinées
en noir sur ce fond clair avaient l'apparence de longs serpens d'eau dépliés au
soleil. On découvrait les villes et les villages visités ou seulement entrevus
par nous les jours précédens; la vue s'étendait même, à travers les riches
campagnes de Berga et la plaine de Dalias, jusqu'aux tristes landes d'Adra; la
ceinture bleue de la Méditerranée tranchait gracieusement sur le gris terreux
des grèves, et le regard s'égarait au loin sur le mélancolique infini des flots.
De l'autre côté s'élevaient en amphithéâtre les immenses gradins de la
Sierra-Nevada qu'on embrasse de là dans tout son développement, et que d'aucun
point on ne voit aussi belle; l'ampleur et la majesté sont les caractères
distinctifs de cette admirable montagne. Le vert tendre des prairies, le vert
plus foncé des châtaigneraies, s'y marient harmonieusement avec les teintes
brunes des terrains et le gris perlé des rochers. Les deux pics solitaires de
Mulahacen et de la Véléta, couverts de neige jusqu'au faîte, dominent, écrasent
tous les autres, et couronnent dignement ce paysage incomparable.



La
sierra de Gador, qui me cachait Almérie, est bien moins accidentée, moins
pittoresque, que la Sierra-Nevada, et surtout beaucoup moins majestueuse. Toutes
ses beautés, toutes ses richesses, sont invisibles : je veux dire que ses
marbres et ses métaux précieux sont enfouis dans ses flancs féconds. A
l'extérieur, et vue d'où j'étais, elle a la forme d'une longue arête en dos
d'âne, et son aspect est ingrat, stérile, même assez maussade. Pas un bois, pas
une prairie n'y repose l'oeil; pas un point ne s'y élève au-dessus des autres;
ses lignes sont uniformes, ses croupes aplaties, sa couleur terne. Le soir
seulement, quand la poussière des mines s'allume au soleil couchant, ces mornes
sommets s'embrasent, se transfigurent, et la sierra tout entière disparaît,
comme l'Ida des divinités d'Homère, dans un nuage d'or.



Du
côté opposé, la vue n'est pas moins magnifique. Derrière moi s'étendaient,
comme une nappe verte frangée d'argent, les frais pâturages d'Andarax, enlacés
mollement dans les méandres du Bogaraya; au-dessus des prairies se dressait la
sombre tête du Monténégro, et plus haut encore, aux dernières limites de
l'horizon, on apercevait comme une vapeur légère les cimes bleuâtres de la
sierra de Filabrès. Il serait difficile d'imaginer un panorama plus étendu,
plus imposant, plus varié. Rien de brusque ou de disparate, rien de confus n'y
choque le regard. Ces plans successifs sont gradués avec art, les couleurs bien
fondues, les transitions ménagées, et l'accord le plus parfait règne entre
toutes les parties de l'ensemble; la majesté n'en exclut pas la grace. Ajoutons,
pour compléter ce tableau merveilleux, que le fond du ciel était d'un bleu vif
et profond, l'air transparent; qu'une lumière abondante et splendide baignait
toutes ces montagnes, toutes ces plaines, et que l'azur chatoyant de la
Méditerranée rivalisait avec le ciel de douceur, d'éclat et de limpidité.



Je
fus arraché trop tôt à ce spectacle magique par mes compagnons, qui
recommençaient, mais en vain, leur tournée; les monopoleurs avaient si bien
accaparé tout, que le marché était entièrement dégarni; nous entrâmes dans
trente mines au moins sans y trouver à acheter un kilogramme de minerai. L'exaspération
des petits fabricans était au comble, car ce chômage forcé était pour eux la
ruine et la faillite. On n'entendait de tous côtés que plaintes, malédictions
et menaces. Si les monopoleurs ou leurs agens, même les plus subalternes,
avaient eu l'imprudence de se montrer sur ce champ de bataille, jonché de leurs
victimes, vingt escopettes vengeresses en auraient fait justice au même
instant; mais ce danger est trop connu pour qu'on l'affronte : on traite
de loin avec une prudence, un mystère à désorienter le diplomate le plus
consommé; aussi bien les négociations les plus ténébreuses de la diplomatie ne
sont-elles que des jeux d'enfans comparées aux roueries diaboliques, aux
manèges clandestins du commerce et de l'industrie. On avait gardé pour la fin
et comme dernière ressource la mine de la Topera; vain espoir ! on fut
plus malheureux encore dans celle-là que dans les autres, car on ne nous en
permit pas même l'entrée sous le prétexte aimable que nous venions reconnaître
la direction des filons. Ici la colère de l'oncle Pierre éclata; il s'était
assez bien possédé jusque-là, répétant toujours qu'il fallait voir; tout était
vu désormais, le monopole était flagrant, avéré. - « Ah ! ah!
s'écria-t-il en mettant de travers son chapeau gris, vous croyez donc, messieurs
les accapareurs, qu'il n'y a qu'à voler le pain des pauvres chrétiens, parce
que vous avez dans vos coffres des onces plus ou moins mal acquises ! Oh !
que non pas, mes maîtres! Ce n'est pas tout que d'acheter la bête, il faut la
prendre, et venez-y, par saint Jean de Dieu! venez chercher votre minerai, je
veux être brûlé vif comme un juif de votre espèce, s'il sort un arrobe de la
sierra, dussé-je couper moi-même les jarrets de vos mules et de vos
muletiers. » L'oncle Pierre parla long-temps, sa colère ne tarissait pas;
nous étions de retour au Fondon qu'il parlait encore, et, pour donner plus de
poids et d'accent à ses paroles, il frappait à la fin de chaque phrase sur la
crosse de son escopette avec un geste significatif.



Notre
retour fut marqué par un épisode qui peint bien la population sauvage au milieu
de laquelle le hasard m'avait amené. L'oncle Pierre, qui demeurait au Fondon,
nous avait quittés à la porte de sa maison; le régisseur du Pilar avait pris
les devans, ce que voyant, une douzaine de rustres réunis sur la place du bourg
se mirent en tête de nous fermer la rue par laquelle nous devions passer, en
nous saluant par-dessus le marché des épithètes d'afrancesados, picaros,
et autres aménités du même genre. Je ne sais s'ils nous prenaient pour les
accapareurs de la sierra, mais à coup sûr ils nous traitèrent comme tels. La
plaisanterie ne nous parut pas bonne, et nous le témoignâmes à ces malandrins
en termes catégoriques; ils n'en tinrent compte : au contraire, ce fut
pour eux un motif de la réitérer. Notre patience était à bout, car enfin nous
voulions passer, et le droit, sinon la force, était de notre côté; bref, M.
T.... prit son fusil, moi mon rétac, et Dieu sait ce qui allait arriver, si
l'intervention subite et imprévue de l'oncle Pierre n'était venue donner à
cette méchante affaire une issue pacifique. Le vieux mineur réprimanda les
assaillans avec l'autorité d'un patriarche et du ton dont Neptune gourmandait
les fils d'Éole. Un religieux silence succéda à ses paroles, et nous profitâmes
de la première ouverture qui se fit dans les rangs ennemis pour partir au
galop, non sans avoir secoué derrière nous la poussière de cette ville
inhospitalière et barbare. J'ai gardé rancune au Fondon.



Le
soir était venu, et, pour regagner le Pilar, où nous voulions coucher, il nous
fallait traverser de nuit tout le Plan de Cacin. Ce vaste banc calcaire sépare
les deux sierras, et paraît avoir coulé sur les terrains de première formation
qui en constituent la base; il passe pour fertile, mais, à l'exception d'une
ferme, une véritable Thébaïde, où M. T... avait vécu dix-huit mois avec sa
famille, il est entièrement inhabité; je me trompe, nous y trouvâmes de loin en
loin quelques fonderies de plomb d'où s'échappaient des gerbes d'étincelles, et
une fumée rougeâtre. Nous entrâmes dans une de ces fabriques, celle de Las
Augustias, qui se trouvait sur notre passage. Je crus pénétrer dans l'antre de
Vulcain; nus, aux caleçons près, les travailleurs, borgnes pour la plupart,
avaient l'air de cyclopes; leur oeil oblique et jaunâtre, couvert d'épais
sourcils, nous jetait des regards peu bienveillans, pour ne pas dire hostiles;
leur crinière, roussie par la flamme, tombait en désordre sur leurs épaules, et
donnait à leur visage, déjà assez farouche, une expression plus farouche
encore; leur peau, rougie et calcinée par l'effet constant de la chaleur, avait
cette couleur de brique si chère à l'école espagnole, et leurs jambes velues,
leurs bras noueux rappelaient les types les plus énergiques de Ribéra. Le plomb
liquéfié bouillonnait au sein de la fournaise et coulait dans les moules de
terre d'où il devait sortir à l'état solide de lingots. Nous ne pûmes supporter
long-temps l'excessive élévation de la température, et le brusque passage de
cette étuve étouffante au grand air fit sur nous l'effet d'un bain russe.



La
soirée d'ailleurs était ravissante; quelle fraîcheur divine! Après la journée
brûlante que nous avions subie, la brise du soir était, suivant l'expression du
maître fondeur de Las Augustias, le vent du paradis. Le firmament étoilé avait
cette sérénité, cet éclat, cette profondeur incommensurable qu'on admire dans
les contrées méridionales; les feux du ciel brillaient à la crête des sierras
comme des feux de joie allumés par les pâtres; la plaine ondoyait dans les
demi-ténèbres des nuits espagnoles, et le silence était si profond, qu'on
entendait bien loin dans le fond d'une vallée invisible le sombre et sourd
murmure du Bogaraya. Nous marchions lentement et tout droit devant nous sans
trop nous soucier de suivre ou non le sentier battu; nous traversions tantôt un
champ, tantôt un pré, le plus souvent des bruyères où la charrue ni la faulx ne
passèrent jamais. Le sol est uni; une fois pourtant, il se brise; la route est
traversée par le barranco de Cacin, gorge effroyable qui coupe en deux la
sierra de Gador, et, passant par la Sépulture du Géant, aux confins de
l'Alpuxarra, va déboucher à Dalias. Un vent impétueux règne en toute saison
dans ce redoutable abîme, hanté par les oiseaux de proie, les loups errans, et
où les chasseurs les plus intrépides ne s'aventurent pas sans inquiétude. Arrive-t-il
par miracle que la justice se mette à la poursuite de quelque malfaiteur trop
fameux, il se jette comme un sanglier traqué dans cette bauge inaccessible, et
là défie tous les escopeteros et tous les miquelets de la monarchie espagnole. Comme
nous franchissions à un angle droit ce défilé formidable, un coup de sifflet
aigu, suivi de plusieurs autres, frappa tout à coup nos oreilles. Une bande de
voleurs ou de sbires (c'était la même chose à pareille heure et dans un pareil
lieu) était-elle campée au fond du barranco, et les sentinelles avancées
venaient-elles de donner le signal de l'attaque? Ce n'était qu'un jeu du vent
dans les rochers.



A
cent pas de là, nous aperçûmes devant nous une forme d'abord vague et confuse;
en approchant, nous reconnûmes un cavalier immobile au milieu du chemin. Nul
doute qu'il ne nous attendît. Voulait-il nous demander l'aumône à la façon du
mendiant classique que notre ami Gil-Blas rencontra sur la route de Pénaflor? Ce
cavalier suspect n'était autre que le régisseur du Pilar. Parti du Fondon une
heure avant nous, il s'était endormi sur sa selle, et, en attendant qu'il se
réveillât, sa paisible monture paissait sur place les longues herbes du sentier.
Nous revînmes tous les trois ensemble et sans autre aventure au Pilar, dont le
barranco s'ouvre sur le plateau de Cacin.






V.


M.
T... avait de l'autre côté du plateau, au pied de la Sierra-Nevada, une
fabrique de plomb dite de seconde fondition, parce qu'on y fond les orruras,
ou résidus de la première fusion; cette fabrique s'appelle le Rincon (le
Coin
), ce qui veut dire en espagnol comme en français dans cette acception
un lieu solitaire et retiré. Le Rincon mérite tout-à-fait son nom : là pas
de vues magnifiques, pas d'horizons étendus, mais des réduits champêtres, des
sites gracieux, des jardins jonchés de fleurs et de fruits, des figuiers, des
amandiers, des treilles, et de tous les côtés des taillis remplis d'oiseaux
babillards. Le Bogaraya, qui n'est encore ici qu'un ruisseau, y coule au milieu
des aulnes et roule des grenats dans ses eaux cristallines. J'avais besoin de
repos et je passai dans ce charmant élysée toute la journée du lendemain, l'une
des plus paisibles, des plus fraîches dont j'aie gardé la mémoire. Un seul
incident marqua mon séjour au Rincon. Il était midi, je venais de m'endormir
prosaïquement sous les aulnes au murmure assoupissant du ruisseau qui me baignait
les pieds; tout à coup un cri sauvage éclate à mes côtés, je me réveille en
sursaut. Une vieille femme, une gitana, une véritable sorcière, était appuyée à
trois pas de moi sur un long bâton blanc. Une loque rougeâtre l'enveloppait aux
trois quarts en guise de mantille, le reste de sa toilette se composait d'une
jupe trouée et rapiécée, fabriquée de lambeaux de toutes formes, de toutes
couleurs. «Caballero! me dit-elle à voix basse en posant mystérieusement
son doigt de squelette sur sa bouche édentée; pas de bruit! suivez-moi, je vais
vous conduire au trésor. Il est là haut, ajouta-t-elle en m'indiquant du bout
de son bâton la cime d'un coteau voisin; oui, c'est là qu'il est; venez, caballero,
venez, vous dis-je, il est à vous pour un duro. » Elle m'en aurait donné
cent que je ne l'aurais pas suivie; je me trouvais trop bien où j'étais, et je
m'y trouvais d'autant mieux que le chemin que la vieille me montrait à travers
les branches était, comme celui de La Fontaine,



... Montant, sablonneux, malaisé,


Et de tous les côtés au soleil exposé.


Encore
n'aurais je pas eu pour le gravir le fameux coche du fabuliste. Je refusai donc
tout net le trésor et le dura « Votre seigneurie a tort, reprit la vieille
sans se décourager, elle a tort, vraiment; le trésor, foi de chrétienne, est là
qui vous attend. - Eh bien! qu'il attende, lui répondis-je impatienté de son
insistance et mécontent qu'elle eût troublé mon somme. Que n'y vas-tu seule?
Ton trésor, s'il existe, est aussi bon pour toi que pour moi. - Oh moi! répliqua-t-elle,
je ne peux qu'en indiquer la place; pour y toucher, j'ai passé l'âge, et
d'ailleurs, moi, je suis du pays. La prophétie dit :



« A l'étranger tout droit ira,


Et vieilles mains toujours
fuira. »



En ce
moment, on entendit la voix des ouvriers fondeurs qui retournaient au travail. Il
ne paraît pas que ma chercheuse de trésors vécût avec eux dans la meilleure
intelligence, car elle s'enfuit incontinent à travers les fourrés comme une
laie relancée par les chiens. Je sus plus tard qu'un village arabe nommé
Bogayrayra, ou par ellipse Bogaraya, s'élevait jadis sur la hauteur voisine, et
que, détruit dans la guerre des Morisques, il avait laissé son nom au fleuve
d'Andarax (1). La pioche et la charrue en découvrent de temps en temps quelques
vestiges; il n'en faut pas davantage pour que la tradition populaire y place
des trésors. Où n'en place-t-elle pas?



Au-dessus
du Rincon est le grand village de Padulès, bâti sur un sol inégal et
rocailleux; une belle plaine plantée d'oliviers s'étend à l'ouest, et c'est là
sans doute que don Juan d'Autriche avait dressé son camp; c'est là aussi qu'il
reçut la soumission des tribus soulevées de l'Alpuxarra. Voici comment la
chronique contemporaine raconte cet évènement. « Les commissaires
chrétiens et morisques s'étaient abouchés au Fondon le vendredi 19 mai 1570. Parmi
ces derniers se trouvait le propre frère d'Aben Aboo, Hernando et Galip, et son
général de confiance Habaki. Il s'agissait de fixer les conditions de la
capitulation générale et de s'entendre sur la reddition du pays. La journée se
passa en récriminations, en disputes; enfin l'on tomba d'accord, et, pour mieux
fraterniser, on soupa le soir tous ensemble. Le lendemain, Habaki s'achemina
vers Padulès avec Alonzo de Velasco, l'un des commissaires morisques, et une
escorte de trois cents escopeteros. Les commissaires chrétiens, qui avaient
pris les devans, les reçurent à la porte du camp, et les trois cents
escopeteros mores, rangés sur cinq de front, furent placés au centre de quatre
compagnies espagnoles commandées à cet effet pour les honorer ou les
surveiller. Le cortége, ainsi composé, défila entre les troupes chrétiennes,
infanterie et cavalerie, au bruit de la musique militaire et d'une salve de
mousqueterie qui dura un quart d'heure. Don Juan était dans sa tente avec son
état-major; Habaki descendit de cheval à quelque distance, et se jetant aux
pieds du jeune prince



« Miséricorde,
seigneur, s'écria-t-il, que votre altesse nous fasse miséricorde au nom de sa
majesté et nous accorde le pardon de nos fautes, que nous reconnaissons avoir
été énormes. » Détachant alors un cimeterre qu'il portait à sa ceinture et
montrant l'étendard d'Aben Aboo qu'il avait remis à Jean de Soto, secrétaire de
don Juan : « Je rends à sa majesté, continua-t-il, cette bannière et
ces armes au nom d'Aben Aboo et de tous les insurgés en vertu des pouvoirs que
je tiens d'eux.» Jean de Soto jeta l'étendard du roi de l'Alpuxarra aux pieds
de don Juan d'Autriche, et le jeune prince, ayant fait relever Habaki, lui
rendit son cimeterre. « Gardez-le, lui dit-il avec beaucoup de grace et de
sérénité, et usez-en désormais pour le service de sa majesté. » Les trois
cents escopeteros mores retournèrent à Codbaa, mais Habaki resta au camp, où
don Juan le combla de faveurs et de présens. Il dîna ce jour-là dans la tente
de don François de Cordoue, un des premiers généraux de l'armée espagnole, et
le lendemain à la table de l'évêque de Guadix, qui s'applaudissait naïvement
d'une conversion si éclatante. Habaki retourna ensuite à l'Alpuxarra pour y rendre
compte de sa mission. On sait l'accueil qu'il reçut d'Aben Aboo et comment le
successeur d'Aben Humeya joignit le meurtre au parjure. Le souvenir de cette
mémorable entrevue s'est conservé dans le pays, il n'est personne qui ne vous
montre en passant le champ où le général des Mores rendit son épée au général
des chrétiens.



Les
habitans de Padulès passent pour indolens, et poussent, m'a-t-on dit, la
paresse plus loin qu'il n'est permis, même en Espagne. Ils ont des mines qu'ils
ne prennent pas la peine d'exploiter et des vignes qui, faute de soins, leur
donnent un vin détestable. Un peu au-dessus de Padulès, vers l'est, est une
autre commune, Canjayar, dont la population, plus industrieuse, plus active,
tire un meilleur parti de ses mines, de ses terres, et vit dans une abondance
relative, bien que son nom signifie village de la famine. Dans la première
révolte de l'Alpuxarra contre les rois catholiques, un gros d'insurgés se
trouva cerné dans ce lieu sauvage, et y fut serré de si près par le comte de Lorin,
que tous moururent de faim jusqu'au dernier. De là ce nom néfaste de Canjayar,
qui rappelle aux enfans (en arabe, il est vrai) le supplice de leurs ancêtres.



Almocita
est un village, je devrais dire un hameau, qui confine avec les deux précédens.
Nous y montâmes le lendemain matin par une côte rude et pierreuse. Le régisseur
du Rincon y faisait baptiser un fils ce jour-là, et le parrain était M. T.... Quoique
étranger, j'eus un rôle dans la cérémonie, et signai le registre de la
sacristie en qualité de témoin. « Ah ! me dit le curé, vous êtes donc
aussi Français; c'est comme ce digne monsieur Augustin Leclai! - Et comme
beaucoup d'autres, répondis-je à sa révérence; mais ce monsieur Leclai, quel
est-il? - C'était un homme de bien et charitable comme saint Jean de Dieu. Il
avait eu dans sa jeunesse le malheur de tuer en duel un grand seigneur de votre
pays. Forcé de s'expatrier, il vint chercher un asile dans notre vieille
Espagne et s'établit à Almocita, d'où il ne bougea plus. Il était médecin, mais
médecin des pauvres, car, bien loin de se faire payer ses visites, il donnait
lui-même à ses malades des médicamens gratis et de l'argent quand ils en
manquaient. Aussi sa mort a-t-elle été une véritable calamité publique. Hommes,
femmes, enfans, la commune en masse accompagna son corps à l'église, et quand
il fallut célébrer l'office des trépassés, au lieu de chanter, on pleurait; je
m'en souviens encore comme si c'était hier, et pourtant j'étais bien jeune et
il y a de cela bien long-temps : c'était avant la révolution de
Robespierre. » Qui jamais serait allé, chercher dans un hameau perdu de
l'Alpuxarra un Français du XVIIIe siècle transformé par un duel en médecin
bienfaisant?



La
cérémonie alla bien, je parle du baptême. La famille, c'est-à-dire à peu près tout
le village, remplissait l'église en chantant les litanies d'usage. Le curé, un
vieux prêtre septuagénaire qui jamais, je le gage, n'était sorti de son
Alpuxarra, administra l'eau de la rédemption avec l'indifférence d'une longue
habitude; son air semblait dire : Combien n'en ai-je pas baptisés, puis
enterrés ! - Pour moi, je ne pouvais me défendre de réfléchir aux
bizarreries du hasard qui m'avait conduit si loin de ma patrie, si loin de ma
propre famille, au sein de cette famille étrangère; puis mes regards distraits
se portèrent du troupeau sur l'église, qui n'était pas trop mal pour une église
de montagne. Le plafond était de bois sculpté et doré dans le style moresque. Était-ce
une ancienne mosquée? La pauvreté du pays autorise à croire que plus d'une fois
on aura changé le dieu sans changer le temple. Cordoue même n'a-t-elle pas
érigé en cathédrale la fameuse mosquée du calife Abdérame?



De
nouveaux souvenirs de Mahomet m'attendaient à la sortie de l'église l'usage,
aux baptêmes, est de jeter aux enfans du village des quartos,
c'est-à-dire des sous. Vous voyez d'ici la mêlée : on se rue, on se
pousse, on se bat, sans compter les gros mots. Or un de ces gros mots fut
naturellement more, qui revint bien vingt fois dans l'espace d'un quart
d'heure. Telle est la persistance des haines religieuses sur cette terre
immobile et fanatique, qu'aujourd'hui encore il n'y a pas de plus grave injure
que celle-là dans le dictionnaire picaresque des vieux chrétiens de la vieille
Espagne.



Un
sentier frais et ombragé de chênes nous conduisit d'Almocita an village de
Beyrès, dont le curé, don Antonio Navarra, oncle de l'enfant baptisé le matin,
nous offrit un excellent déjeuner, excellent du moins pour l'Espagne, où l'on
mange partout si mal et où l'huile rance empoisonne tous les mets. Notre
honnête ecclésiastique avait pour occupation favorite de dresser des perdrix à
la chasse, et le déjeuner s'en ressentit, car avec les fruits du presbytère le
gibier en fit tous les frais. Beyrès a des mines de fer et d'asphalte. En ce
moment, le factieux Arraès battait les environs, et poussait souvent ses
reconnaissances jusque dans les maisons du village. Nous devions donc plus que
jamais nous attendre à le rencontrer; mais d'après tout ce que nous racontait
de lui notre amphitryon, prévenu peut-être en sa faveur et pour cause, cette
perspective n'avait rien de trop alarmant. Arraès était un factieux, c'est
vrai, mais enfin ce n'était pas un voleur, et s'il lui arrivait quelquefois de
lever sur les passans, au nom de sa majesté don Carlos, des contributions plus
ou moins directes, c'était toujours avec des formes et quand il ne pouvait
faire autrement. L'état de guerre a ses nécessités. Nous poursuivîmes donc
notre voyage sans trop d'inquiétude, quoique nous fussions alors réduits à nos
propres ressources, sans autre escorte qu'un mozo de quinze ans qui
courait devant les chevaux et plus vite qu'eux. Aussi bien qu'auraient pu faire
contre une bande organisée nos piétons d'Almérie et même mes deux carabiniers
de la Real Hacienda?



Nous
étions en pleine Sierra-Nevada, et nous montions toujours par des sentiers fort
raides et fort raboteux. Ces chemins ne devaient pas être meilleurs au temps
des Morisques, et la guerre n'en était que plus difficile. Ayant fait une pause
pour laisser respirer nos montures, je vis sous nos pieds, en me retournant,
les vastes champs d'oliviers de Padulès, et plus bas la vallée du Bogaraya. Au-dessus
de la rivière se déroulait le vert plateau de Cacin, et l'horizon était fermé
par la sierra de Gador, que j'apercevais pour la dernière fois. J'en pris congé
là pour ne la plus revoir; de nouvelles sierras nous réclamaient. Faisant donc
nos adieux et tournant le dos, non sans quelque regret, à tout le pays que
j'avais parcouru les jours précédens, je me jetai, comme Curtius, dans une
espèce de gouffre de pierre au fond duquel est Ohanez, gros village qui
dépendait, ainsi que les quatre précédens, de l'ancienne taha de Luchar. C'est
encore un lieu consacré par les Morisques. Le marquis de Velez marchait sur
Apdarax à travers ces âpres sommets avec cinq mille hommes d'infanterie, dont
huit cents arbalétriers et le double d'arquebusiers; le reste était armé
d'épées, de lances et de hallebardes; quatre cents cavaliers bien montés
complétaient sa petite armée. Les Mores n'étaient que deux mille, mais bien
résolus, quoique si inférieurs en nombre, à lui disputer le passage, même à
prendre l'offensive. Le choc fut terrible, la mêlée sanglante : c'était
l'hiver, on se battait sur la neige, les morts et les blessés glissaient au fond
des abîmes. L'avantage se déclara d'abord pour les Morisques, et la victoire
leur serait définitivement restée, si le marquis de Velez ne fût accouru à la
tête de sa cavalerie pour soutenir son avant-garde, qui pliait déjà. II
rétablit le combat par sa présence et paya de sa personne en bon cavalier; oe
mostro
, dit Mendoza, qui pourtant ne l'aimait guère, por su persona buen
caballero
. Le champ de bataille demeura enfin aux Espagnols; près de mille
Mores et Tahali lui-même leur général furent tués. Poursuivis à travers la
montagne, les fuyards se réfugièrent dans des cavernes inaccessibles; on en
pendit autant qu'on en prit. C'est ainsi qu'on traitait les prisonniers de
guerre. En Navarre, il y a quelques années, on ne les traitait guère mieux.



Ohanez
n'est célèbre aujourd'hui dans l'Alpuxarra que par des raisins qui sont
excellens, et par des draps si grossiers qu'ils ne valent pas l'honneur d'une
mention. C'est une population farouche, cruelle, toujours prête à faire le coup
de fusil ou le coup de couteau. Le brigandage est ici un mal endémique.
Beaucoup de Français furent massacrés en 1808 dans ce village, que par excès de
prudence nous traversâmes au galop. Les femmes fuyaient devant nous, les enfans
criaient, les hommes juraient, les chiens aboyaient; nous allions toujours, au
risque d'écraser tout le monde et de nous rompre les os, car le site est
affreux, les rues sont de vrais précipices. Nous galopâmes ainsi sans respirer
jusqu'à l'entrée du barranco de Tizis; là nous mîmes pied à terre pour attendre
le moto, qui, cette fois, était en arrière. Tizis est un ermitage fondé
par un dévot de Grenade, que sa vie retirée et cénobitique avait fait surnommer
le Coucou. L'église est assez jolie, et même a deux tableaux passables :
un Christ portant sa croix, et une Conception, deux sujets de
prédilection des peintres et des dévots de la Péninsule. Le lieu d'ailleurs est
agréable, riche en verdure, riche en eaux; jeté d'un bord à l'autre du défilé,
un aqueduc à plusieurs arches produit dans le paysage un effet pittoresque et
fort inattendu.



A
peine avions-nous fait quelques pas dans le barranco, qu'un berger quitta son
troupeau pour venir à nous, et nous fit signe de l'attendre. «Caballeros,
nous dit-il, quand il nous eut rejoints, on m'a demandé des nouvelles de vos
seigneuries. - Quand? - Tout à l'heure. - Qui? - Des gens de mauvaise mine.
-Plusieurs ? - Beaucoup. - Armés? - D'escopettes et de couteaux longs. -
Où vont-ils? - Qui le sait? - Par où ont-ils passé? Par là. - Et que nous
veulent-ils? -Ah! voilà !... Si vos seigneuries veulent m'en croire, elles
prendront un autre chemin, ou attendront du renfort; il y aura là-bas, c'est
sûr, des coups de fusil. » Si l'avis était faux, il était du moins
désintéressé, car l'officieux berger nous quitta sans attendre les deux réaux
que nous allions lui donner pour sa peine, et disparut dans la montagne. « Je
connais le pays, me dit T..., le conseil est bon, suivons-le; nous voyant seuls
(le mozo ne comptait pas pour un homme), quelques rateros
d'Ohanez se seront mis â nos trousses, et nous auront dépassés, tandis que nous
étions arrêtés à Tizis. Nul doute qu'ils n'aillent nous dresser quelque
embuscade pour nous voler après nous avoir préalablement lâché double et triple
bordée. C'est à vous de voir si cela vous sourit. »



Avant
tout je dois expliquer ce que c'est qu'un ratero; le ratero est
un voleur isolé, non patenté pour ainsi dire, qui vole quand l'occasion se
présente et sans mener la vie nomade; les autres, je veux parler des voleurs
organisés en bandes, prennent le nom pompeux de caballistas, et
professent pour les premiers un souverain mépris; ils les accusent de gâter le
métier, et les maltraitent quand ils les rencontrent. Les rateros sont
les plus dangereux; étant moins nombreux, moins aguerris, ils craignent les
résistances, et les préviennent en commençant presque toujours par tuer ceux
qu'ils veulent dévaliser, ce que les caballistas ne font jamais. « Nous ne
sommes pas de vils assassins, disent ceux-ci avec orgueil, nous levons des
contributions comme le roi, voilà tout. » Cette distinction superbe était
tout justement faite pour augmenter nos alarmes, bien loin de les atténuer, car
nous avions affaire évidemment à de misérables rateros. Nous revînmes donc sur
nos pas jusqu'à Tizis pour y attendre en sûreté l'arrivée des renforts. Il faut
savoir que M. T.... avait donné ordre à ses ouvriers de quitter le Pilar pour
le Rebenton, autre fonderie de plomb qu'il avait dans la sierra de Gor, et où
nous allions directement; or, ces ouvriers nous suivaient de près et ne
pouvaient manquer de nous atteindre bientôt. Ils nous rejoignirent
effectivement au nombre de sept, dont trois étaient armés d'escopettes; nous
avions dans nos fontes de quoi armer les quatre autres, et il nous restait
encore, à M. T..., son fusil à deux coups, à moi mon rétac. Notre première
décharge était donc, tout compte fait, de quatorze coups : c'était assez
pour nous rassurer, mais ce n'était pas trop, car on pouvait craindre que
l'ennemi ne fît des recrues parmi les charbonniers marrons dont cette partie de
la sierra est infestée. Nous fîmes nos dispositions en conséquence : deux
ouvriers, armés chacun d'un pistolet d'arçon, marchaient en éclaireurs et
composaient l'avant-garde; deux autres fermaient la marche, armés comme les
premiers; nous formions, nous, le corps d'armée avec les trois derniers, et de
plus le moto, qui, malgré ses quinze ans, voulait jouer son personnage;
il avait fallu lui céder mon yatagan maure. A l'air joyeux et féroce dont le
sauvage adolescent le brandissait et le faisait reluire au soleil, on voyait
que le sang des Monfis coulait dans ses veines, leurs passions sanguinaires
éclataient dans ses yeux. Enfin l'armée s'ébranla, et l'on pénétra en bon ordre
dans le barranco suspect. L'entrée de cette gorge est assez large et parée
d'une belle verdure ; peu à peu cependant le passage se rétrécit et
s'assombrit; les parois se rapprochent, se déboisent, la verdure s'éclaircit,
disparaît; à peine quelques maigres buissons végètent-ils de loin en loin au
pied des rochers, et, à vrai dire, j'aurais mieux aimé que ces buissons n'y
fussent point, attendu qu'ils formaient autant de remparts excellens pour
masquer un guet-apens; c'était bien assez que le chemin fît des coudes, et que
de distance en distance de petits barrancos latéraux vinssent s'ouvrir
mystérieusement sur le barranco principal. Toutes ces circonstances étaient
favorables à l'attaque plus qu'à la défense, et avaient cela de
particulièrement inquiétant pour nous, qu'à chaque enfoncement, à chaque
détour, à chaque arbuste, on pouvait s'attendre, sans découvrir personne, à
recevoir une bordée de coups de fusil. Un combat en règle eût été préférable et
moins ennuyeux que cette menace perpétuelle de l'inconnu. Cette attente, cette
anxiété fiévreuse dura plusieurs heures; enfin l'armée sortit du terrible pas,
comme elle y était entrée; ennemis ou amis, on ne rencontra personne. Les
rateros d'Ohanez nous attendaient-ils plus loin, ou, nous voyant si bien
escortés, avaient-ils renoncé à leurs perfides desseins? C'est une question qui
pour nous resta sans réponse.



Quoi
qu'il en soit, nous n'étions pas encore sauvés; il nous restait à franchir le
Port ou Col de Santillane, l'un des plus suspects de la Sierra-Nevada, car il
est peuplé en toute saison par ces charbonniers marrons dont nous parlions tout
à l'heure. Habitués à fabriquer leur marchandise illicite avec le bois
d'autrui, ces sauvages fraudeurs n'ont pas sur le droit de propriété des
notions fort saines : ils confondent aisément le tien avec le mien, et il
n'est jamais prudent de les aller chercher dans leurs charbonnières. Quoique
nous en fussions bien près, nous n'en découvrîmes cependant aucun; la solitude
était profonde. Les éclaireurs prétendirent bien avoir aperçu au coin d'un bois
deux hommes en manteaux, ou peut-être deux troncs qu'ils avaient pris pour deux
hommes; n'importe, ils avaient tiré dessus résolument, mais de si loin que les
balles durent s'enterrer à moitié chemin. Ici d'ailleurs, si nous n'étions pas
à l'abri de toute rencontre, une surprise n'était plus si facile; nous
gravissions une montagne ouverte de tous côtés, et sauf quelques bouquets de
sapins clair-semés, la vue se portait sans obstacle aux limites de
l'horizon : à droite, s'élevaient les sombres crêtes du Boloduy; à gauche,
nous avions, mais à une grande distance, les pics de l'Almirez et de Montayre. La
pente était douce, le sentier commode, émaillé de bruyères en fleur, l'air vif
et léger tomme il l'est sur toutes les montagnes; un soleil radieux nous
souriait sans nous brûler, la brise nous apportait l'agreste senteur des sapins
et du thym, un troupeau de brebis broutait paisiblement autour de nous; une
nature si calme, si pastorale, excluait toute idée sinistre, et les alarmes de
Tizis étaient oubliées. Toutefois, en passant devant les cortijos, espèce
de chalets alpestres groupés au sommet du col, et qui forment les dernières
habitations de l'Alpuxarra, nos gens s'obstinèrent à les visiter; car, à les
entendre, les ennemis étaient cachés là, et malheur à eux si on leur mettait la
main dessus ! Nous dûmes consentir à cette visite domiciliaire, infiniment
peu légale, mais on n'y regarde point de si près sur la Sierra-Nevada, et
d'ailleurs qui donc en Espagne se soucie de la légalité ? Les chalets
furent fouillés de fond en comble, et on n'y trouva ni voleurs ni charbonniers.
Les femmes et les enfans des pasteurs (les hommes étaient aux pâturages) se
croyaient pillés, assassinés, et poussaient des gémissemens lamentables;
quelques réaux les firent taire, et changèrent en bénédictions leurs cris
d'épouvante.




xxxxxxxxxx
(1)
Il y a au Maroc, dans le pays de Tafilet, un puits nommé Aïn-Boharaya ou
Bogaraya, et Caillé a trouvé un village mahométan du même nom dans l'intérieur
de l'Afrique, à l'est de Sierra-Leone.
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د. جمال بن عمار الأحمر
رئيس منظمة الشعب الأندلسي العالمية
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العمل/الترفيه : أستاذ جامعي. مؤسس في حركة إسلامية قوية في نهاية السبعينيات. وسياسي قديم. ومرشح برلماني سابق

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